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Argentine

  • Mariage pluvieux [26]

    [épisode précédent]

    - Calmez-vous, calmez-vous.


    Juan Filiberto n’en finissait pas de consoler Alicia, miraculeusement rescapée de la fusillade.

    - Est-ce que vous pouvez marcher ? Nous allons vous conduire à l’hôpital. Pour l’instant, vous avez besoin de soins et de repos.

    Puis, se tournant vers l’entrée du sous-sol derrière lui :

    - Envoyez-moi un ambulancier, cette femme a besoin d’aide !

    - Merci, parvint-elle à murmurer.

    - Ecoutez… Ce serait mieux si vous lâchiez cette arme. Elle n’a rien à faire entre vos mains. Vous l’avez trouvée par terre, n’est-ce pas ?

    Regards.

    Silence.

    Puis un gémissement diffus et Juan Filiberto qui se tourne vers une autre victime. Il a déjà oublié. Il a déjà effacé de sa mémoire ce qu’il a vu. En théorie au moins… L’arme est dans la poche de sa veste, à l’abri.

    ***

    Miguel Angel ne cessait de marteler ses arguments :

    - Quelque chose nous échappe. Selon la balistique, l’arme qui a tué Claudia Luschini n’est pas parmi celles que nous avons retrouvé sur place, ni parmi celles des policiers qui ont participé à l’assaut. C’est invraisemblable !

    - Ecoute Miguel Angel, ce fut très confus. Il y a des choses que nous ne pourrons jamais comprendre, ou expliquer. Claudia Luschini est morte, Bisbal – ou Kirchner – est incapable de parler pour l’instant et il restera probablement longtemps dans cet état.

    - Ça m’énerve de ne pas comprendre ! Où est-elle cette arme ?

    - Tu as pensé aux tireurs d’élite ? Le président n’a pas voulu qu’on les interroge. Secret défense.

    - Je croyais qu’ils étaient restés sur le toit du Club nautique.

    - Va savoir… Dans la cohue !

    - Dis, Miguel Angel… Ça te dirait de me remplacer quelques temps à la tête de la brigade ?

    - Qu’est-ce qui se passe, Chef ? Vous prenez des vacances ? Ou vous voulez changer de sujet ?

    - Disons que changer de sujet, c’est déjà des vacances… Tiens, en parlant de changer de sujet, regarde : nous sommes de mariage samedi prochain :

    - Ah bon, qui ça ?

    - Ana Laura et Andrés.

    - Ils n’ont pas de chance ces deux. Ils annoncent du mauvais temps pendant tout le week-end. Après ce qu’ils ont vécu, un peu de soleil n’aurait pas fait de mal !

    - C’est pas grave.

    - Oui, je sais.

    - Mariage pluvieux…

    Une fois de plus, Juan Filiberto de Dios laissa à son adjoint le soin de poursuivre sa pensée. Mais celui-ci, qui s’habituait peu à peu à travailler avec le commissaire, laissa l’espoir se fondre peu à peu dans le silence, comme pour mieux l’habiter.

    [FIN]

  • Mariage pluvieux [25]

    [épisode précédent]

    Malgré les prouesses de Jorge, l’histoire avait décidé qu’Andrés et ses compagnons d’armes ne participeraient pas à l’épilogue tragique qui se déroula dans l’ancienne gare de San Fernando. Ils étaient encore bien loin du Club nautique lorsque la montre du commissaire Juan Filiberto afficha enfin quatre heures du matin.

    À sa propre surprise, Juan Filiberto prit la tête de ses hommes, comme si l’action décidée (irréfléchie ?) pouvait être la réponse à son grandissant rhumatisme de l’âme.

    - Vivants, scandait-il en silence, en exagérant le mouvement de ses lèvres pour compenser l’absence de son, tâchons de les arrêter vivants.

    - Miguel Angel, rappelle-leur qu’il faut éviter de tirer. Un seul coup de feu et c’est la fusillade, pour sûr.

    Les deux premiers hommes atteignaient déjà l’escalier, juste devant le commissaire qui, malgré sa volonté de bien faire, n’avait pu avancer aussi vite que ces deux jeunes officiers de police.

    Ils pénétrèrent dans un sol-sol à l’abandon, jonché de détritus divers. Ce lieu avait probablement servi de squat ou d’abri de fortune pendant des années. Cependant, totalement insalubre, il avait même été abandonné par les plus démunis. À moi que Bisbal et ses hommes ne les aient chassés ?

    La première salle était vide. Ils poursuivirent prudemment, ne s’interpellant que par gestes et regards. Bien qu’à l’abandon, le sous-sol était éclairé par des plafonniers. Cela facilitait leur progression et servait leur approche : l’obscurité aurait démultiplié leur bruit de leurs pas.

    Ils découvrirent Ana Laura dans la deuxième salle. Elle était inconsciente. Un policier se pencha sur elle pour vérifier qu’elle était encore en vie. Il confirma d’un hochement de la tête en direction de Miguel Angel.

    Cependant, le danger était tout près : la porte d’une troisième pièce était ouverte. Ils entendirent une conversation.

    - Bisbal, tue cette traînée et partons. La police est à nos basques, il faut se tirer !

    - Je ne suis plus Bisbal, Claudia.

    - Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu délires ! Elle t’a embobiné avec son discours à la petite semaine. Tu… tu… Qui est-elle, nom de Dieu ?

    - Laisse-là.

    - Tu te fous de moi ! Sors de là. Tire-toi. Je m’en charge.


    Un mouvement de meubles, une chaise peut-être. Impossible de tergiverser.

    - Police, police. Baissez vos armes. C’est fini !

    - Salopard de flic.


    Puis la fusillade. Le bruit assourdissant des déflagrations dans le sous-sol aveugle. Les chairs déchirées. Les tympans meurtris. Les yeux apeurés qui observent et gravent ces images à jamais.

    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [24]

    [épisode précédent]

    Hugo San José n’eut pas le loisir de sortir de la voiture à la suite de Claudia : il remarqua immédiatement la lueur rougeâtre du viseur laser qui, depuis le toit du Club nautique, était venu se loger sous son épaule gauche…

    Courageux mais pas téméraire, il déposa avec précaution son arme sur le tableau de bord avant de sortir du véhicule lentement et sans un mot d’alerte puis de lever les bras. On sentait le professionnalisme du geste : un ancien flic ou un militaire, peut-être ?

    Le commissaire Juan Filiberto jeta un coup d’œil vers le Club nautique : Nestor Kirchner avait bien envoyé ses hommes et, à sa plus grande surprise, il semblaient ne pas outrepasser leur rôle ! Argentine, tu es presque trop belle pour moi, pensa-t-il avec cette lassitude qui le quittait de moins en moins souvent.

    Trois heures cinquante-quatre. Comment était-ce possible, il ne s’était écoulé que six minutes ? Et il en restait encore autant ! Même pour lui, qui avait imposé ce délai, l’attente devenait pesante.

    ***

    Roger, qui se retournait de plus en plus souvent, s’exclama soudain :


    - Il y a un truc qui cloche : j’ai l’impression qu’ils ne nous suivent plus.

    - Tu crois qu’ils ont remarqué quelque chose ?

    - Non seulement je le crois mais j’ai même l’impression que la voiture qui vient de faire demi-tour au fond de l’avenue derrière a non seulement décidé de ne plus nous suivre mais a bel et bien trouvé une autre cible.

    - On devrait les poursuivre !

    - Vous croyez ?

    - Alors Jorge, c’est encore à toi de jouer.


    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [23]

    [épisode précédent]

    - Ma fille ? Qu’est-ce que tu racontes ? Comment est-ce possible ?


    Osvaldo Kirchner, totalement incrédule, regardait Alicia, fauché par une assertion qui le stupéfiait.

    - OK, écoute-moi. Essaye de te souvenir. Tu as étudié à l’Université de Belgrano. J’y étais aussi. Nom de Dieu, tu ne te souviens pas ?


    Alicia voyait l’incrédulité sur le visage de Mariano, ou d’Osvaldo. Après tout, qu’importait son patronyme. Il ne se souvenait pas de leur amour, sincère, probablement militant. Étudiants, syndicalistes, leurs étreintes fleuraient la dialectique, la lutte des classes !

    Puis l’attitude de Bisbal changea, comme si Kirchner reprenait le dessus, des années plus tard…

    - Alicia, je crois que je revois un visage. Il était plus jeune que le tien, désolé. Mais le regard est le même… Oui,…


    Et soudain il posa un genou à terre, comme si sa jambe s’était dérobée sous son poids.

    - Les images me reviennent. Je me rappelle ces années !


    Puis l’effondrement.

    - Ah, qu’ai-je fait ? Alicia, aide-moi ! Que suis-je donc devenu ? C’est impossible ! Ce ne peut pas être vrai ! Ce ne peut pas être moi !


    Puis un hurlement, un sanglot, un corps qui se recroqueville, se blottit le long d’une paroi. Une douleur intense qui brûle les chairs, qui vrille l’âme.

    - No puede ser, no puede ser (Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible). Pas possible.

    - Osvaldo.

    - No puede ser.

    - Osvaldo !

    - No, no. Es imposible…

    - OSVALDO ! Je te sortirai de là…

    - Qu’y a-t-il ? Qui me parle ?

    - Osvaldo. Je n’ai jamais cessé de t’aimer.


    Un crissement de pneus traversa l’avenue, comme une balafre sur un visage frappé à l’arme blanche. En cet instant, Miguel Angel Rios comprit pourquoi Juan Filiberto était le chef : il se sentit tout d’un coup désemparé.

    Avant que ses hommes n’aient pu réagir, Claudia Luschini avait traversé la gare et s’était engouffrée dans un escalier latéral qui semblait mener à un sous-sol. À nouveau, la patience du commissaire avait fait des merveilles : ils savaient maintenant où concentrer leurs forces.

    Miguel Angel connaissait la réponse mais il ne put s’empêcher de poser la question.

    - L’assaut est toujours prévu à quatre heures, Commissaire ?

    - Hésiteriez-vous, Miguel Angel ?


    Ce dernier ne prit pas la peine de répondre…

    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [22]

    [épisode précédent]

    - Ce n’est pas vrai !


    Claudia Luschini, l’ange de la mort, venait de pousser un cri de fureur.

    - Que se passe-t-il ?


    Hugo San José était perplexe devant la colère subite de Claudia, alors que tout semblait se passer au mieux.

    - Ils nous ont possédés comme des enfants de cœur !

    - Comment ça, explique-toi. Je ne comprends rien à ce que tu me racontes !

    - Regarde la voiture là-bas. Ce sont des flics en planque. Et il y en a une autre deux rues plus bas. Ce n’est pas nous qui sommes en train de les piéger vers Sunderland, c’est l’inverse !

    - Et pourquoi ça ? Tu crois peut-être que nous allons nous laisser prendre les bras croisés ?

    - Imbécile. Ils sont de mèche avec la police et tout ceci n’est qu’une diversion. Il veulent que nous bagarrions ici, pour nous tenir éloignés de Bisbal. C’est un piège ! Vas-y, fonce. ! Laisse tomber les autres, ils se débrouilleront bien sans nous, et filons à la gare.


    La voiture des malfrats fit un brutal demi-tour et fonça vers la Gare de San Fernando. Il semblait que, conformément à la tradition, tous les acteurs seraient bientôt réunis en un seul lieu… À moins que le dernier acte ne se joue déjà avant l'arrivée de Claudia ?

    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [21]

    [épisode précédent]

    Quelle heure pouvait-il bien être ? Alicia essayait en vain d’apercevoir une lueur, un signe, qui aurait indiqué l’arrivée de l’aube, la fin de cette nuit sans fin dans laquelle elle et sa fille Laura Ana étaient plongées. Trois heures du matin ? Quatre heures peut-être ? Si elle n’avait pas d’indication externe, elle avait entendu dans un demi-sommeil le bruit caractéristique des informations radiophoniques et cette horloge reconnaissable entre mille en Amérique latine, reprise dans un thème à succès de Manu Chao.

    - Son las dos de la mañana en Buenos Aires, il est deux heures du matin, avait indiqué l’animateur de l’émission nocturne.

    Que s’était-il passé avec Osvaldo ? À l’évidence, le tortionnaire avait été lui-même victime d’un traumatisme qui l’avait plongé dans cet état second et effacé le souvenir de sa vie antérieure. Ou était-ce l’horreur de ses propres actes qui l’avait poussé à mutiler ce pan de mémoire, pour le protéger d’une conscience qui sans doute aucun condamnait sa nouvelle personnalité ?

    Elle décida de l’attaquer encore une fois, de le pousser sur la route de souvenirs lointains, afin de le faire basculer vers l’univers de conscience qu’il avait un jour abandonné.

    - Comment te sens-tu ce matin Kirchner ? Tu es KO ou tu es OK ?

    Comme ses camarades l’avaient fait des centaines de fois avant elle, elle prononça cette phrase qui, vingt cinq ans auparavant, était presque devenu un rituel matinal, au bout des longues nuits estudiantines. Comme cette phrase semblait douloureusement pertinente des années plus tard. Osvaldo Kirchner était connu pour son humeur changeante. Certains matins il se réveillait OK, d’autres il était carrément KO. O et K, ses initiales. Jeu de mot pour évoquer les humeurs changeantes du leader de la bande. Avaient-ils connu les signes avant-coureurs d’une folie ?

    Bisbal tressaillit. La phrase d’apparence anodine, qu’Alicia lui avait lancée, lui vrillait le cerveau. Il se redressa d’un bond, les paumes de ses mains serrées contre ses tempes, comme si une soudaine migraine lui tenaillait le crâne. Dorénavant, il hurlait :

    - Tais-toi donc, mais tais-toi donc !

    - Osvaldo. Je ne peux pas me taire, tu le sais bien. Je n’ai jamais su me taire ! Ne résiste pas, laisse la mémoire trouver ton chemin. Je ne te juge pas. Je crois que je t’ai enfin compris. Ta souffrance, ton errance. Laisse-moi t’aider.

    Osvaldo hurlait de plus en plus fort. La douleur devenait insoutenable. Parfois, il se saisissait de son arme, menaçait Alicia, puis semblait vouloir se tirer une balle dans la tête.

    - Ne tire pas, Kirchner. Ta mort n’apporterait rien de plus.

    Il la menaçait de nouveau.

    - Ni la mienne. La douleur est en toi !

    - Au moins je ne vous entendrais plus. Je veux le silence, le silence ! Tais-toi.

    - Je ne le peux pas !

    - Alors vous mourrez toutes les deux. J’en ai assez, assez, assez !

    Il se précipita vers l’autre pièce, dans laquelle gisait Laura Ana, dans un semi-coma.

    - Osvaldo ! Ne fait pas ça !

    Il sera retourna, hirsute, comme en transe. Il percevait la douleur qu’il infligeait à Alicia et remarquait qu’il reprenait l’avantage.

    - Et pourquoi donc l’épargnerai-je ?, demanda-t-il avec l’arrogance aveugle des bourreaux.

    - Parce que c’est ta fille, Osvaldo, la fille de notre union.

    Et Alicia s’écroula dans un nouveau sanglot.

    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [19]

    [épisode précédent]

    - Juan Filiberto ? C’est bon, ils nous ont repérés, comme prévu et, à les voir s’agiter, je crois qu’ils ont appelé à la rescousse. On fait comme on a dit ?

    - Continuez, c’est tout bon. Nos hommes attendent du côté de Sunderland car je pense qu’ils vont essayer de vous entraîner dans ce coin : c’est un véritable cul-de-sac, l’envie sera trop forte. Ils vous veulent aussi. Faites gaffe !

    - OK, on avance.


    Juan Filiberto se tourna vers Miguel Angel Rios.

    - On y va. Vérifie du côté de San Fernando pour voir s’il y a déjà du mouvement. Appelle la voiture en planque. J’ai besoin de savoir.

    - OK patron.


    L’info tomba à peine quelques instants plus tard.

    - Il y une fille qui vient de sortir de la gare de San Fernando. Elle a démarré en trombe. Les gars ne l’avaient pas remarquée jusqu’ici mais son signalement correspond à celui de Claudia Luschini.

    - Bingo ! Nestor avait raison : ils sont bien planqués là-bas. On peut dire que l’enquête vient d’avancer d’un coup.

    Il composa un numéro sur son portable. Le Président Kirchner ne l’avait pas bluffé. C’était bien une ligne directe. Il répondit lui-même.

    - Kirchner.

    - Juan Filberto. Vous aviez raison Président. On a placé une planque au Club nautique et on a repéré un suspect qui sortait de la gare de San Fernando. Cela ne peut pas être une coïncidence.

    - Merci, Juan Filiberto. J’étais au courant.

    - ...

    - Je sais, je sais. Désolé de t’avoir doublé sur ce coup-là mais je dois prendre des précautions, malgré moi. Puisque tu as été plus franc que moi, je te donne l’information. Il y a deux hommes de la brigade présidentielle sur place. Ils pourront t’aider si tu le souhaites. Ils sont informés : c’est toi le patron sur cette affaire.

    - C’est dur à avaler mais je te comprends.

    - Sans rancune alors.

    - Sans rancune.

    - Merci Juan Filiberto. Tu es un véritable serviteur de l’État.


    Il rapprocha, se demandant encore comment il pouvait traiter de la sorte avec le président de la république. C’était vrai, il n’éprouvait pas la moindre rancune envers cet homme.

    - Rios ! En voiture ! Vous avez tous vos armes et vos gilets ?


    Les hommes acquiescèrent.

    - Alors allons-y. On va peut-être voir la fin de cette longue histoire !


    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [18]

    [épisode précédent]

    Claudia Luschini s’approcha de Laura Ana, qui semblait endormie. Ce n’était pas le cas, pourtant. Elle s’était évanouie, à cause de la douleur. L’ange de la mort la tira violemment par les cheveux et la traîna vers le mur.

    - Repose-toi donc, l’intello, puisque c’est ce que tu sais faire de mieux…


    Claudia était à l’évidence en manque d’adrénaline. La trop faible résistance de Laura Ana lui laissé un goût amer de frustration dans la bouche. Où était-ce la bile, remontée dans un hoquet lorsqu’elle avait frappé la prisonnière de toutes ses forces, au point de s’en tordre la cheville.

    Mais elle aimait souffrir tout autant qu’elle aimait faire souffrir. Sa propre souffrance physique lui faisait oublier un peu l’absence de Juan Antonio, abattu lors d’une embuscade fomentée par Alicia et ses complices. Elle l'aidait aussi à écarter la rumeur persistante qui clamait que l’autre ange de la mort avait été sommairement exécuté par un Torres Bisbal affolé…

    Où était-il d’ailleurs ? Elle ne l’avait pas trouvé au rez-de-chaussée de la gare et c’est en le cherchant dans le sous-sol laissé à l’abandon qu’elle avait décidé de se défouler tout d’abord sur Laura Ana. Elle ne supportait pas que celle-ci conserve cette flamme hautaine dans le regard malgré l’avalanche de coups…

    - Mais qui es-tu donc ?


    Le hurlement de Bisbal, dans la pièce voisine, la tira brusquement de ses souvenirs. Elle allait se précipiter vers la porte lorsque la vibration de son téléphone portable la ralentit. Elle reconnut le numéro de Hugo San José, qui dirigeait la base de Villa Urquiza, non loin de Sunderland. Qui penserait qu’ils se cachaient dans un quartier aussi tranquille ?

    - Allo Hugo. Que se passe-t-il ?

    - On dirait qu’on nous cherche. Andrés et ses zigues sont passés trois fois dans le quartier. Faut croire que quelqu’un les a briefés.

    - En voilà une bonne nouvelle ! On va pouvoir réunir les amoureux, comme ça ! Essayez de les rabattre sur Sunderland. Il ne feront pas un pli dans ce secteur. On les tient.


    Elle claqua le combiné et fit demi-tour vers la sortie. Que Bisbal hurle n’avait rien d’étonnant après tout, lui qui était poursuivi par des milliers de fantômes. Elle règlerait ce problème un peu plus tard. Et puis, il commençait à mollir avec les années. La relève viendrait bientôt. Le plus important, c’était la cause. Et le retour aux valeurs d’ordre et de discipline. L’Argentine n’avait pas dit son dernier mot !

    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [17]

    [épisode précédent]

    - Vous me prenez pour un imbécile, ou quoi ?


    L’atmosphère dans le commissariat était pour le moins tendue… Juan Filiberto n’avait probablement pas été jugé correctement jusqu’ici par les acteurs de l’affaire. Il se révélait beaucoup plus pugnace, entreprenant et fin observateur qu’attendu. Peut-être un symbole du renouveau de l’Argentine et de sa police.

    Il avait déjoué la filature sans la moindre difficulté et maintenant Jorge, Andrés et… un Roger passablement penaud se retrouvaient dans une des salles du poste de police, à écouter un sermon dont il se seraient bien passés.

    - Écoutez, je ne vous blâme pas, je ferais peut-être la même chose à votre place. Mais j’ai choisi une autre voie que la vôtre et, si vous voulez que l’Argentine avance, vous devez la respecter. Si vous voulez la vendetta, allez en Italie. C’est bien de là que nous venons pour la plupart, non ?


    Ce n’était pas le genre de question à laquelle on doit répondre. Cependant Roger, le français, eut probablement un regard de trop.

    - Toi, le parigot, c’est pire. Je devrais te faire escorter jusqu’à l’aéroport et te fourguer dans le premier avion pour l’Europe… À tes frais d’ailleurs, pour la peine.

    - Désolé, chef. On croyait bien faire. Et les jeunes sont un peu à cran, tu comprends.

    - Oui, commissaire. On est sans nouvelle. Raul est muet. Tu ne nous dis pas grand-chose non plus.

    - Alors on te colle aux basques. C’est normal. Tu es notre seule source d’information.

    - Tu pourrais au moins nous briefer.

    Juan Filiberto hésitait.

    - Vous savez, je vous connais comme mes fils. Vous leur ressemblez comme des frères. Fougueux, péremptoires, intransigeants, généreux… et téméraires. Les combats que vous avez vécus ces dernières années ne font pas de vous des professionnels, et c’est bien heureux ! Vous avez été victimes et vous vous êtes organisés afin de faire face aux menaces, aux pressions, aux dangers.

    - Même si je l’ai évoqué, ce n’est pas au futur de l’Argentine auquel je vous demande de penser aujourd’hui. C’est aux vies d’Alicia et de Laura Ana. Vous avez cherché à me suivre, afin d’obtenir des informations. OK. Alors imaginez un moment que je passe près du lieu où elles sont enfermées, si tant est que je le connaisse, et qu’un des hommes de Bisbal vous reconnaisse.


    Les hommes baissaient la tête. Enfin, Jorge osa murmurer quelques mots.

    - Dans une situation pareille, je crois que je ne donnerais pas cher de la vie des otages…

    - Alors laissez-moi faire mon boulot.

    - Mais…

    - Ah, vous voulez vous rendre utiles ! N’est-ce pas ? OK. D’accord. Dans ce cas, j’ai une mission à vous confier…


    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [16]

    [épisode précédent]

    - Je fais parfois confiance aux hommes mais jamais aux institutions !

    - Que veux-tu dire par là, Jorge ?

    - Juan Filiberto de Dios nous explique que cette affaire est désormais entre les mains de la police, que les choses sont sous contrôle et que la libération d’Alicia et de Laura Ana n’est plus qu’une question d’heures… Mais qu’est-ce qui nous dit que ses équipes ne sont pas infiltrées par des complices de Bisbal ? Ou qu’il n’y aura pas de bavure ?

    - Comment penses-tu pouvoir agir ? Nous n’avons même pas idée de l’endroit où Bisbal les cache !

    - Filature. La seule chose qui me semble certaine, c’est que Juan ne délèguera pas cette affaire, surtout pas maintenant que Kirchner lui fait confiance !

    - Alors il suffit de coller au train du commissaire.


    La conclusion était venue de Roger, qui résuma en quelques mots l’opinion générale.

    - Jorge, tu es notre meilleur conducteur. C’est toi qui prendra le volant. Nous serons quatre en tout : Raul, Roger, toi et moi.

    Andrés d’imposait naturellement comme le chef. Un leadership que personne ne lui contestait.


    ***


    - Préparez une voiture !

    - Oui, Monsieur le Président.

    - Et appelez Guillermo Guzmán. Qu’il vienne à la première heure avec ses deux meilleurs hommes, dont un tireur d’élite.

    - À vos ordres. Faut-il avertir le service des communications présidentielles, ou la presse ? Pensez-vous faire une déclaration officielle ?

    - Dieu me préserve des journalistes ! Ce n’est vraiment pas le moment de les voir rappliquer. Tout ceci doit rester absolument confidentiel ! Con-fi-den-tiel ! Je dirais même mieux : secret défense.

    - OK patron, je fait venir Guillermo tout de suite. Inutile d’attendre demain si j’ai bien compris.

    - C’est ça, qu’il vienne, je l’attends…


    ***

    - Tu n’es pas vraiment différent des autres, finalement.


    Bisbal tressaillit. Où trouvait-elle encore la force de l’affronter alors qu’il avait laissé Claudia Luschini faire de son corps un amas de douleur ensanglanté ? Lassé, et peut-être libéré par l’absence de l’ange de la mort qui avait quitté son quart pour prendre un peu de repos, sur ses ordres, il décida d’accepter l’invite au dialogue.

    - Que veux-tu dire par là ?

    - Tu m’as aimée, Osvaldo. Et pourtant, à l’image de nombre de tes frères mâles argentins, tu m’as délaissée pour une autre, plus jeune, plus malléable, dès que j’ai démontré ma maturité, mon esprit critique, mon sens de la rébellion… et mes premières rides !

    - Que veux-tu dire par là ? Je ne te connais pas que je sache… et je n’ai jamais aimé personne !

    - Osvaldo… Comment crois-tu que je connais ton nom ? Combien d’argentins vénèrent aujourd’hui ta tombe ? Combien savent que tu es vivant ? Ou plus précisément, combien savent que ton corps est vivant mais que ton âme a été détruite par un mécanisme que j’ignore avant de se reconvertir dans celle de ce tortionnaire ignoble ?

    - Il n’y a que les folles comme toi pour imaginer que je suis un tortionnaire ! Et ce jury et, et... Et cette cour stupide qui cherchait un exemple facile pour exorciser à bon compte les démons du passé de ce pays malade !

    - Tu me traites de folle. Pourtant c’est toi qui hurle ce soir, Osvaldo. C’est toi qui frappe, qui torture, qui maltraite. Je ne fais que te rappeler qu’il y a une autre voie… et que c’est celle que nous avions choisi de parcourir ensemble.


    Alicia avait été et resterait à jamais la meilleure théoricienne du Groupe des sept. Le leader charismatique du mouvement lui accorderait-il assez d’attention pour retrouver le chemin du passé ?

    Rien n’était moins sûr…

    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [15]

    [épisode précédent]

    - Je te remercie d’être venu me raconter cette histoire en personne. C’est plus humain que de la lire demain matin dans La Nation.

    - Tu sais – cette fois, face à l’homme et non à la fonction, le tutoiement était plus naturel, je ne fais que mon boulot. Je pense que tu peux nous aider.

    - Ah bon, comment ?

    - On sait maintenant qu’Alicia et Osvaldo sortaient ensemble. Tu l’as confirmé. Ils ont donc des liens qui vont bien au-delà de la torture et du procès. On sait également qu’elle a provoqué leur rencontre. En revanche, on ne sait pas si elle s’attendait à ce qu’il l’enlève. Et surtout, on ne sais pas du tout où il la cache.

    - Tu voudrais plus d’hommes pour les recherches. L’aide de l’armée peut-être ?

    - Non, ce n’est pas à ça que je pensais. Pas encore en tout cas. Je pensais à quelque chose de plus personnel.

    - Je vais avoir du mal à me libérer pour ça !

    - Ce n’est pas ce que je recherche. Je voudrais que tu cherches dans tes souvenirs si il y avait un endroit, comment dire, symbolique. Pour votre famille, pour Osvaldo, pour sa relation avec Alicia. Et qui soit assez discret pour qu’on ne les ait pas encore repérés.

    - Pas simple…

    - C’est une question de vie ou de mort, Nestor.

    - Il y aurait bien un endroit… mais cela me semble si peu probable. Tu ne vas pas le croire.

    - Dis toujours. Parfois les théories les plus improbables se révèlent au moins de bonnes sources d’inspiration.

    - Ma mère adorait la ligne de chemin de fer du Train de la côte, qui va à Tigre et mon père lui avait promis qu’un jour il lui achèterait une des gares pour la transformer et en faire une maison. Elle verrait ainsi tous les jours son train préféré.

    - Mais cette ligne est tombée en désuétude.

    - Je sais, mais nous y allions tout le temps. Et nous avons bien acheté une gare lorsque la ligne a été abandonnée !

    - Ah bon ? Je ne savais pas que cela était possible.

    - Tout était pratiquement à l’abandon. Et mon père était déjà un homme politique influent. Nous avons réussi à acheter la gare de San Fernando, en face du Club nautique. C’est pourquoi c’est la seule gare qui n’abrite pas d’activité touristique. Nous avons juste permis l’ouverture d’un guichet sur le quai, pendant la saison.

    - Et cette année le train ne fonctionne pas, parce que les communes concernées n’ont pas accepté de subventionner le train.

    - La gare est donc déserte.

    - Tu veux l’armée ?

    - L’objectif n’est pas de raser les lieux !

    Le commissaire s’était déjà levé.

    - Juan Filiberto !

    - Oui ?

    - Sauve les filles… mais essaie aussi de ramener mon frère vivant.

    - Je ferai de mon mieux, Président.


    [à suivre]

  • Mariage pluvieux... [14]

    [épisode précédent]

    - Vous avez demandé à me rencontrer ?


    Juan Filiberto n’avait pas entendu arriver le Président et, évidemment, alors qu’il réfléchissait depuis de longues minutes à la manière dont il aborderait leur conversation inespérée, il avala de travers, surpris par l’entrée soudaine de Kirchner.

    Par chance, le Président était un gentleman…

    - Ah, vous vous êtes servi. Vous avez bien fait. J’étais sûr qu’ils vous avaient laissé mourir de faim pendant toute la journée. Cela ne vous ennuie pas si je me joins à vous ? Je n’ai rien mangé de la journée, moi non plus !


    Heureusement, il ne laissa pas à un Juan confus l’opportunité de répondre. Il s’assit près de lui et se servit un verre de vin.

    - J’adore ce vin. Herman et Graciela Schoeder se sont lancés très récemment dans la vigne, au début 2000 ou 2001. Ils ont appelé leur vin Saurus, parce qu’ils ont découvert le fossile d’un dinosaure lorsqu’ils ont entrepris la construction de leur cave. Depuis, comme je suis originaire de Patagonie et que j’ai souvent l’impression d’être un fossile vivant dans ce monde qui a décidé pour des raisons qui m’échappent d'aller plus vite de jour en jour, sans accorder une minute à la réflexion, je m’identifie un peu à leur quête de la perfection, dans cette viticulture où il faut surtout laisser du temps au temps. Vous voulez trinquer ? Boire seul, c’est s’enfoncer encore plus loin dans la solitude…

    - Avec plaisir, Monsieur le Président !

    - Oh, laissons tomber le protocole. Il est minuit et quart. Appelle-moi Nestor. Je présume que tu es du même bord que moi en politique, sinon tu ne serais pas venu me voir ou tu ne serais plus dans la police par les temps qui courent !

    - J’ai voté pour vous au premier tour.

    - Et l’ami Menem a refusé l’obstacle du second !

    - Aviez-vous vraiment besoin d’un plébiscite ?

    - Oh moi, non. L’Argentine, en revanche, aurait pu se passer d’une fanfaronnade supplémentaire de ce bouffon corrompu… Mais j’imagine que tu n’es pas venu me parler de politique ?

    - Si vous permettez, je vais me servir un autre verre de vin. Cela fait des heures que je prépare ce que je vais vous dire et je dois vous avouer que votre entrée impromptue m’a désarçonné !

    - À la bonne heure, un policier qui n’use pas de langue de bois ! À la tienne, camarade ! Comment t’appelles-tu ?

    - Juan Filiberto de Dios.

    - Moi, je répète, c’est Nestor. Qu’as-tu à me dire ?

    - Vous devriez… pardon, tu devrais boire un verre de plus. Tu n’as rien de plus fort ?

    - Ce malbec fera très bien l’affaire… Me crois-tu trop tendre ?

    - Pas le moins du monde, Président.

    - Alors parle.


    Juan respira un grand coup et se lança.

    - J’ai retrouvé ton frère. Osvaldo.


    Les épaules du Président s’affaissèrent et une grande tristesse envahit son regard, son visage, son corps tout entier, la pièce même.

    - On a retrouvé son corps ?

    - Non, il est vivant. Mais ce que j’ai appris est peut-être pire que la mort.

    - Va, Juan. Je t’écoute.


    [à suivre]

  • Mariage pluvieux... [13]

    [épisode précédent]

    À Buenos Aires, le Palais du gouvernement présente sa façade rose sur la Place de Mai. Il abrite les bureaux présidentiels. Nestor Kirchner, qui a hérité du pouvoir après les émeutes de Noël 2001, la valse des présidents et une victoire à la Pyrrhus face au dernier baroud (d’honneur ?) de l’ancien président Carlos Menem, est connu pour travailler tard le soir…

    - Monsieur le Président ?

    - Mm… Oui, Carlos, qu’y a-t-il ?

    - Monsieur le Président, il est vingt-trois heures et vous n’avez plus de rendez-vous…

    - Oui, Carlos, il est rare qu’on en sollicite à cette heure-là. Vous pouvez rentrez si vous le souhaitez.

    - Justement, Monsieur le Président.

    - Oui ?

    - Il y a quelqu’un, en bas.

    - Oui, et alors ? Je n’ai pas noté de rendez-vous pour ce soir.

    - Il attend depuis six heures du matin.

    - Pardon ? Qui est-ce ?

    Tendant une carte de visite, Carlos poursuivit.

    - Il s’appelle Juan Filiberto de Dios. Il est commissaire de police.

    - Et que veut-il ?

    - C’est le problème. Il n’a rien voulu dire…

    - Qu’est-ce que c’est que ce détraqué ? J’ai du boulot !

    - Justement. Il semble très calme, il a laissé son arme de service à la sécurité. Il s’est excusé de n’avoir pas pris rendez-vous. Arguant du fait que les aléas de l’enquête qu’il mène en ce moment ne lui avait pas permis d’envisager telle issue.

    - Eh bien, pour quelqu’un qui n’a rien voulu dire, il est bien bavard ! Et sur quoi enquête-t-il ?

    - L’évasion de Mariano Torres Bisbal.

    - Ah bon ? Et il veut me voir à ce sujet ? Ecoutez, dites-lui que je le recevrai dès que j’aurai terminé. J’en ai environ pour une heure.

    - À vos ordres, Monsieur le Président. Voulez-vous que je demande à la sécurité de faire monter quelqu’un ?

    - Non, non. Vous plaisantez ? Un commissaire de police… Et faites-le donc monter au Salon blanc. Et qu’on nous prépare une petite collation. Je meurs de faim et je suis sûr qu’il n’a rien mangé de la journée, lui non plus. Et ouvrez-nous une bouteille de Saurus Patagonia Select, de la famille Schroeder, de Neuquén. Un malbec, de préférence.

    - Oui Monsieur.

    [à suivre]

  • Mariage pluvieux... [12]

    [épisode précédent]

    Ce qu’elle vivait lui rappelait les années noires de la dictature : les coups, l’isolement, les humiliations, la faim, la soif. Et pourtant, c’est elle qui avait souhaité cette rencontre. Elle savait que c’était sa seule issue.

    Elle libre, lui enfermé, Alicia aurait attendu jour après jour son évasion ou sa remise en liberté pour une raison ou une autre. Toujours dans l’angoisse, la peur constante que ce nouvel équilibre ne se brise et que Bisbal ne fasse irruption dans sa vie et celle de ses proches sans crier gare, en les prenant par surprise.

    Elle avait donc provoqué la rencontre. Elle savait qu’en lui faisant parvenir ce mot, elle déclencherait le scénario qui s’était déroulé comme elle l’avait prévu. Une évasion, ô combien facile, dans cet univers carcéral corrompu, peuplé de part et d’autres des barreaux par les épaves des années de plomb : ceux qui s’étaient fait prendre d’un côté, ceux qui avaient eu un peu plus de chance de l’autre…

    Elle attendait aussi la violence mais elle en était convaincue, c’était la seule voie. Il fallait que l’affrontement véritable ait lieu. Loin des prétoires et du jury populaire. En dehors de tout cadre judiciaire. Juste elle et lui.

    Mais Bisbal le tortionnaire brutal cachait en lui un Osvaldo toujours aussi faible… et les faibles trichent ou s’enfuient au moment du véritable combat. Au lieu de s’engouffrer dans la voie qu’elle lui avait tracé, chemin de rédemption, il avait écouté les faucons, les anges de la mort.

    Il n’était pas venu seul. Il avait emmené dans son sillage Claudia Luschini… et Laura Ana.

    Ce qu’il ignorait sans doute, c’est qu’en ce jour comme vingt-cinq ans plus tôt, elle n’avait pas peur de lui. Pour une bonne et simple raison, c’est qu’elle connaissait aussi bien Mariano Torres Bisbal qu’Osvaldo Kirchner.

    Au-delà de la survie et de celle de sa fille, se jouait à ses yeux une partie bien plus importante, qui avait commencé à l'université de Belgrano. Elle voulait ocmprendre. Elle voulait savoir.

    L'épilogue commençait à peine.

    [à suivre]

  • Mariage pluvieux... [11]

    [épisode précédent]

    Juan Filiberto avait décidé d’impliquer Andrés et Jorge dans la discussion. Ils furent donc dépêchés l’après-midi même au commissariat. Fidèles, Raul et Roger étaient aussi de la partie.

    Les six hommes, puisque Miguel Angel était présent, sa découverte l’ayant propulsé au rang d’enquêteur à part entière, se retrouvèrent à seize heures dans la salle de réunion surchauffée du commissariat.

    Suite aux découvertes du matin, Juan Filiberto de Dios hésitait entre emphase et prudence extrême. Cependant, il avait de l’estime pour les personnes présentes et préféra leur parler comme à des alliés.

    - Messieurs, toute peine et émotion mise à part, cette affaire se révèle pleine d’enseignements et nous a d’ores et déjà permis de lever le voile sur certaines zones d’ombre de notre histoire commune. Je veux dire, commune à tous ceux qui furent concernés par l’histoire politique et sociale de l’Argentine des années de la dictature.


    À l’évidence, l’émotion l’avait fait opter pour l’emphase…

    - Je ne suis pas tout à fait des vôtres. Mais j’ai perdu un ami cher… et une partie de ma main gauche de l’autre côté des Andes, au Chili.

    - Roger est vraiment des nôtres, Juan. Dis-nous plutôt ce que tu as découvert.


    Entre camarades, le tutoiement était maintenant de rigueur.

    - En réalité, la découverte revient à Miguel Angel. Il a suivi la piste proposée par Jorge. Celle de l’université de Belgrano. Jorge a mis dans le mille. Alicia et Bisbal se sont bien rencontrés là-bas.

    Miguel Angel était écarlate. Plaisir, fierté, excitation, gratitude envers un chef qui n’accaparait pas les résultats de son enquête, multitude de sentiments mêlés.

    - Miguel Angel, explique-leur donc ce que tu as découvert.

    - Eh bien, j’ai eu de la chance. Je suis parti d’un certain nombre d’hypothèses. Sur la base des années qu’Alicia a passées à l’université, j’ai établi la liste des étudiants qui avaient pu la rencontrer. Il y en avait des centaines ! Alors, j’ai appliqué un certain nombre de filtres qui me semblaient plausibles : l’âge des étudiants, plus âgés qu’Alicia qui, très mûre, ne s’intéressait probablement aux blancs-becs plus jeunes qu’elle. Leur domaine de compétence aussi : je ne l’imaginais pas en train de philosopher sur le sexe des anges, la biologie ou la physique quantique. Alors j’ai focalisé ma recherche sur les sciences politiques et le droit.


    Tous acquiesçaient en silence, conscient que la moindre interruption n’aurait fait que déclencher un flot d’explications techniques et retarder la chute et la révélation qu’ils attendaient.

    - Là où la chance m’a vraiment souri, c’est que depuis quelques années et l’avènement d’Internet, Belgrano a décidé de mettre en ligne ses archives photographiques. Et j’ai trouvé une photo…


    On voyait quatre garçons et trois filles. Ils étaient à la tribune, dans un amphithéâtre. Ils animaient une réunion ou une assemblée d’étudiants. Les grandes grèves lancées par Belgrano ?

    Alicia était la deuxième à partir de la gauche. Andrés eut les larmes aux yeux en la reconnaissant. Laura Ana lui ressemblait tant ! Miguel Angel poursuivait, Andrés avait un peu perdu le fil.

    - … tient la main du gars près d’elle. Vous savez qui est ce gars ?


    Les plus jeunes ne réagirent pas. Mais Raul s’exclama :

    - Incroyable ! Osvaldo Kirchner ! Le frère du Président. C’est probablement une des dernières photos de lui vivant. Où avez-vous dégoté ça ? Je ne suis même pas sûr que Nestor connaisse ce cliché.


    Juan Filiberto reprit les rênes de la conversation.

    - C’est bien ça Raul. Sauf que c’est bien loin d’être la dernière photo du héros de la résistance étudiante.

    - Ah bon ? Vous en avez trouvé d’autres ?

    - Oui, et la dernière photo officielle en date est celle-ci.


    Il brandissait un autre cliché.

    - Tu plaisantes Juan. C’est une photo du procès de Bisbal. Elle a fait la une de tous les… Comment, qu’est-ce que tu veux nous dire ? Osvaldo Kirchner ? Bisbal ? Tu blasphèmes !

    - Écoutez, le site web de Belgrano a des archives d’une richesse exceptionnelle. Non seulement ont-ils mis en ligne les photos, mais aussi les archives sonores. Miguel Angel, magnétophone.

    - J’ai l’enregistrement sur mon portable, commissaire.

    - OK, comme tu veux, j’y comprends rien à vos nouveaux trucs.

    Miguel Angel s’activa quelques instants autour de son ordinateur et d’une paire de haut-parleurs miniatures, et une fenêtre apparut à l’écran. On y retrouvait les protagonistes de la photo, mais en vidéo cette fois.

    Le son n’était pas très bon mais lorsque à l’écran Osvaldo Kirchner prit la parole, tout devint clair.

    - Bisbal ! C’est bien la voix de Torres Bisbal !

    - Comment est-ce possible ? Comment Osvaldo Kirchner, le leader des grèves étudiantes a-t-il pu se transformer en un bourreau sanguinaire, en un assassin, un tortionnaire ?


    [à suivre]