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Histoires courtes

  • J1F - 1

    Tout a commencé en 92, près de la Place d'Alésia, dans le XIVème. J'étais à Paris dans le cadre d'un accord d'échange entre les polices française et helvétique. La confédération s'était alors tournée vers les cantons francophones et la délégation comprenait un fribourgeois et plusieurs genevois, dont moi-même. Ce premier voyage devait être essentiellement une visite de courtoisie, plus tournée vers le tourisme et les cocktails de bienvenue que vers le travail en profondeur.

    Néanmoins, mon "binôme" français, un certain Albert Legendre, fut appelé sur une affaire de rixe entre SDF et m'invita à le suivre. C'est là qu'on est tombé sur les cadavres de la rue Vercingétorix...

    Il nous ne fallut que quelques minutes pour comprendre que quelque chose clochait dans le chaos de cartons, de bouteilles, de vêtements, de caddies et d'objets hétéroclites et divers qui entourait les deux cadavres. Legendre s'approcha de moi.

    - Qu'est-ce que t'en penses ?

    - C'est pas croyable. Combien de temps as-t-il eu pour...

    - Pour décorer ? C'est le mot que tu cherches, n'est-ce pas ?

    - Oui, c'est ça. Tout ce fouillis est ordonné autour des cadavres. Normalement, on aurait du les trouver autrement.

    - On l'appelle "le décorateur". C'est la troisième fois qu'il frappe cette année.

    - Bordel de merde. Ce gars est cinglé. C'est pas un décorateur, c'est un sadique...

  • J1F - Prologue

    J'ai décidé d'ouvrir ce carnet pour plusieurs raisons. D'abord, parce que cela m'a été conseillé : il paraît que cela m'aidera à "chasser mes fantômes" ou à soulager mes angoisses. En français courant, disons que cela m'aidera peut-être - enfin ! - à dormir la nuit.

    Voilà bientôt vingt ans que je ne dors plus. Certes, je dors sans doute, sinon je serai probablement mort depuis. Mais ce qui est sûr, c'est que je ne dors plus sans "assistance", qu'elle soit pharmaceutique... ou alcoolique.

    J'y ai laissé ma femme et nos deux gosses, la plupart de mes amis. Et je commence à perdre l'appui de mes collègues, sans parler de mes supérieurs, qui sont tout aussi fatigués que moi mais qui s'accrochent encore à leurs lambeaux de vie.

    Pourquoi tout ça ? Parce que depuis cette sauvage agression de la Rue Vercingétorix je poursuis le même prédateur, la même bête immonde, qui m'échappe le jour et me hante la nuit.

    Je lui ai donné un nom : le sadique des Halles.

    Mais je vous le dit : tout le monde commet des erreurs. Depuis 1992, je traque les siennes. La sienne, devrais-je dire. Car jusqu'à présent, sa copie est parfaite.

    Mais j'en suis sûr, tout le monde commet des erreurs. Même lui finira par laisser une trace, un indice.

  • J1S - 2

    La police est généralement bien aidée par la majorité des sadiques qui sont aussi des crétins.

    Quand leur appétit, sexuel ou morbide, les pousse vers des parcs isolés ou des ruelles sombres, ils ont tendance à sauter sur la première proie qui leur convient. Animaux à l'affut, ils foncent tête baissée, assouvissent leurs pulsions, abandonnent leur victime et cherchent à se fondre de nouveaux dans l'épaisseur des taillis.

    Mais, forts des traces multiples laissées par ces criminels peu aguerris, les forces de l'ordre ont tôt fait de remplacer les prédateurs en fuyards aux abois.

    Mais je ne joue pas ce jeu-là. Si je choisis mes victimes au hasard, aucun de mes actes ne laisse de place à la chance. Je prépare mes plans avec le plus grand soin.

    Jamais mes pulsions n'altèrent mon jugement. Je suis maître de mes choix et de mes mouvements en tout temps. Voilà pourquoi je n'ai jamais été inquiété, ni même approché, par le moindre policier.

    Et je compte bien poursuivre ainsi mon chemin.

     

  • J1S - 1

    Je choisis mes victimes au hasard mais par n'importe comment. Je préfère d'ailleurs les appeler des proies, car je les repère toujours pendant le même rituel de chasse. Je déambule au hasard des rues jusqu’à trouver ce que je cherche.

    Je n’ai pas de critère particulier, si ce n’est que la personne doit être seule au moment où je la croise et où je décide que c’est elle. Donc, si vous sortez toujours en groupe, vous n’avez pas de souci à vous faire ! A part ça, ni le sexe, ni l’âge n’ont d’importance même si, comme beaucoup de sadiques, je me suis fait d’abord la main sur des personnes plus fragiles, comme cette clocharde que j’avais croisée du côté de la Rue Vercingétorix en 1992...

    En revanche, une fois la cible calée, je passe de la chasse à la guerre. Plus rien n’est fait à la légère. Ça peut prendre des mois, mais ça finit toujours par marcher !

    Ah, vous vous retourner pour guetter par dessus votre épaule ? Vous avez bien raison, on n'est jamais trop prudent de nos jours !

  • J1S - Prologue

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    Je vous le dit : tout le monde commet des erreurs. Il n’y a aucune, je dis bien aucune exception à ce genre de règle. Et sûrement pas du côté des victimes. En fait, comment pourraient-elles échapper à leur inexorable destin, puisqu’elles n’imaginent même pas, sauf quand il est trop tard, qu’elles sont de futures victimes ?

    Il faut dire que je change systématiquement de mode opératoire, afin de brouiller les pistes d'une part, et pour entretenir un certain niveau de créativité et d'excitation d'autre part. L'avantage, c'est que la police ne peut ni faire le lien entre les affaires, ni donner de consignes de sécurité à la population, puisque je n’utilise pas de profil type.

    C’est vrai, vous m’intéressez tous. Et un jour ou l’autre, vous finissez par tomber dans mes griffes.

    Délicieux sentiment, surtout lorsqu’on sait que l’on ne se fera pas prendre…

    Ah, j'aime ce métier !

     

  • {Estivales 3.2.4 :))

    1er septembre... Adieu l'été. Bonjour aux couleurs de l'automne !

    Fin des vacances... et fin des estivales. Dès demain, une autre rubrique pour nous accompagner jusqu'au plus profond de l'hiver...

  • Visite au musée (5)

    Pourquoi 27 téléviseurs ? Mario le flic ne pouvait se débarrasser de ce qu’il considérait comme un paradoxe, une énigme. Le format standard de la télévision dans les années soixante était 4/3. En multipliant les écrans, cela devrait donner 3 lignes de 4 télévisions, ou 6 lignes de 8, ce qui donnait soir 12, soit 48 téléviseurs, pas 27.

    Même les formats modernes, en 16/9 par exemple, étaient impossibles à répliquer avec 27 appareils. Avec 27 appareils, le seul schéma possible était 3 lignes de 9 téléviseurs ou 9 lignes de 3 téléviseurs… à moins que l’on ne fasse 3 blocs de 3 x 3 téléviseurs.
    Bien sûr ! Puisque chaque téléviseur était au bon format, il fallait utiliser des blocs avec autant de lignes que de téléviseurs par ligne ! Il se sentait mieux… quoiqu’un peu déçu d’avoir laissé sur le Moleskine autant de calculs erronés. Néanmoins, il s’interdit d’arracher la page du calepin noir.

    Car il y avait inscrit en grandes lettres capitales :

    MAYERLAND


    Il fut tiré de ses calculs et de sa réflexion sur l’artiste vidéaste disparu par le bruit du fax. Sans attendre, il se leva pour récupérer le dossier relatif à son assassinat, qui arrivait de Paris, page après page.

    Miracle de la technologie dont disposait le commissariat du Bourg-de-Four, les pages sortaient si lentement de l’appareil que Mario avait le temps de les lire une à une. Lorsqu’il se rassit, il avait lu le dossier complet.

    Et il avait noté un élément important à ses yeux, même si l’enquête de police avait conclu à un crime passionnel : quatre mois avant sa mort, René Mayerland avait été entendu comme témoin dans un affaire de braquage. Il avait assisté à l’attaque d’une succursale bancaire près de la Madeleine, à Paris, en pleine séance de tournage avec son équipe technique.

    Son équipe technique ? Qu’étaient devenues les vidéos ? Rien dans le dossier ne le mentionnait…

    Il devait bien en exister des copies quelque part. Il se leva de nouveau, des idées plein la tête.

    - Haeggli ! Passe dans mon bureau, j’ai un boulot pour toi.

    Il laissa la porte ouverte, en attendant l’arrivée de son collègue.

    (à suivre)

  • Visite au musée (4)

    - Ainsi, il n’y aurait pas eu un mais plusieurs vols ? C’est passionnant. Je vous écoute…

    Elle avait tiqué lorsqu’il avait dit qu’il trouvait ces vols passionnants mais une certaine impatience, probablement liée au stress de ses fonctions, la poussa à ignorer cette remarque et à aller droit au but.

    Lorsque le vol du tableau fut constaté, expliqua-t-elle, toute l’attention se porta sur la salle du musée de laquelle il avait été subtilisé. Vérification des traces éventuelles laissées par les visiteurs indélicats, contrôle des autres œuvres, e tutti quanti. Ensuite, les gardiens avaient effectué une ronde spécifique afin de s’assurer qu’aucun autre objet n’avait disparu. Malheureusement, le courant avait été coupé, pour inhiber l’alarme, pensait-on alors.

    L’esprit de Mario vagabondait. Comment pouvait-on dans un musée qui abritait des pièces d’une telle valeur, simplement lier l’alarme au secteur. Cela ne pouvait être aussi simple, il vérifierait.

    Or, poursuivait son interlocutrice, ou plus précisément sa mono-locutrice, la salle voisine abritait « une installation ». Comme il opinait du chef, elle s’interrompit, persuadée que tout discours était devenu superflu.

    - Et plus précisément ?

    - Un mur d’images de 27 téléviseurs reliés à autant de magnétoscopes, qui diffusent en boucles des images vidéo.

    - Ah bon ? À notre époque, des magnétoscopes ? C’est curieux. Les artistes modernes n’utilisent-ils pas des techniques de leur temps ?

    - C’est qu’il s’agit là d’une œuvre ancienne de Mayerland, que nous avons reprise un peu en catastrophe, afin de lui rendre hommage.

    - Comment ça ?

    - Il l’avait créée à Genève, en 1978. L’œuvre avait beaucoup évolué au fils des années, notamment les images vidéo qu’il utilisait mais il tenait à conserver ce support particulier. C'était sa marque de fabrique...

    - Pourquoi parler de lui au passé ? Il est décédé ?

    - Oui, il a été retrouvé mort chez lui, il y a trois mois. Cette exposition est un hommage à titre posthume.

    - De quoi est-il mort ?

    - On dit qu’il aurait été assassiné durant son sommeil.

    - Ah bon ? Voilà qui est passionnant.

    Cette fois, Catherine Bahr-Meyerstraf ne put éviter une moue agacée…

    (à suivre)

  • Visite au musée (3)

    Il était en train de relire les notes qu’il avait prises lors de l’interrogatoire du voisin qui avait alerté la police après l’incendie de voitures à Versoix.

    Nom du chien : Totor. Race : setter anglais. Le Moleskine à petits carreaux lui débitait sans la moindre trace d’humeur les bêtises qu’il avait scrupuleusement notées. En quoi connaître le nom du chien pouvait-il lui être utile ?

    N’empêche, il adorait son carnet de notes.

    Sa rêverie fut brusquement interrompue par l’irruption d’un visiteur, qu’il aurait pu anticiper de quelques secondes s’il avait porté attention aux bruits de pas précipités dans le couloir qui menait à son bureau.

    - Commissaire, cette dame veut vous voir.

    Mario soupira, non à la visite, mais à la piètre posture dans laquelle se trouvait le troufion en faction.

    - Merci Lagarde, je m’en occupe. Prenez place, je vous en prie.

    La sérénité du discours était néanmoins altérée par le fait qu’il n’avait toujours pas levé les yeux de son carnet.

    Troublée, la nouvelle arrivante retrouva son calme et s’assit patiemment.

    Mario la laissa reprendre haleine. Le parfum lui en avait déjà dit beaucoup : haute bourgeoisie genevoise.

    - Quelle affaire vous mène jusqu’au Bourg-de-Fourg, Madame ? Le vol du tableau ?

    - Précisément, Commissaire, précisément.

    - La déclaration du gardien n’aura-t-elle pas été suffisante ?

    - Hélas non. C’est que d’autres œuvres ont disparu !

    - Comment cela ? Personne ne s’en était rendu compte.

    - C’est à cause de la coupure de courant.

    - Vous allez m’expliquer tout cela, je présume. Qu’est-ce qui a disparu au juste. D’autres tableaux ?

    - Des cassettes vidéo.

    Il tenait le crayon levé, prêt à consigner dans son précieux calepin la substantifique moelle…

    (à suivre)

  • Visite au musée (2)

    Il avait été le premier sur les lieux. Probablement parce qu’il n’avait pas aimé le film à la télé. D’habitude, malgré la profusion de l’offre télévisuelle, les propriétaires de chiens sortaient presque en même temps des trois petits immeubles qui bordaient la Route Suisse. À croire que tout le monde regardait le même programme, ou que les diffuseurs accordaient leurs violons, comme pour synchroniser les pauses publicitaires, pour que les animaux aient de la compagnie au moment de leur promenade nocturne.

    À croire aussi que personne n’avait le nez à la fenêtre en dehors des créneaux horaires affectés aux aisances canines. Personne n’avait bronché avant qu’il ne se jette sur son portable et compose fébrilement le numéro des pompiers. Et c’est sous les aboiements de son chien mi-apeuré, mi-furieux qu’il expliquait à la centrale qu’une voiture, ou plutôt plusieurs, étaient en train de brûler au bord du lac.

    Sept voitures avaient été incendiées, dans un accès de violence urbaine à laquelle ce bourg limitrophe de Genève n’était pas préparé, par manque d’habitude sans doute : Versoix n’est pas Strasbourg.

    Finalement, il ne regrettait pas d’avoir sorti le chien plus tôt que prévu. Sa qualité de premier témoin lui valait les faveurs de la TSR et il savait qu’il serait de toutes les éditions du TéléJournal du lendemain, en particulier de la chronique locale.

    Puisque sa voiture ne faisait pas partie du lot (Dieu merci elle dormait depuis toujours dans un garage fermé !), il considérait que cette inattendue célébrité valait bien quelques bouts de ferraille calcinés. Il se garda toutefois de faire part de cette réflexion aux journalistes. Sûr qu’ils n’auraient pas aimé ou que, pire, ils l’aurait rendue publique… et alors là, bonjour les palabres avec les voisins victimes de la soirée !

    Les interviews furent super. Il se trouva même bon. Son chien, tout à fait rassuré une fois les sirènes des véhicules d’interventions éteintes, batifolait autour de lui, le menaçant sans cesse de l’enrouler avec sa laisse.

    La discussion avec le flic, un certain Mario, fut nettement moins agréable.

    (à suivre)

  • Visite au musée

    Le gardien s’était assoupi, un peu à son habitude. À sa décharge, il avait déjeuné trop rapidement, du fait des horaires trop serrés, et assez mal, à cause du cuisinier sans doute, à la cafétéria du musée. Il avait crû bon compenser la pauvreté de la chère par une demi-bouteille de pinot noir de Luins. Il se demandait souvent comment le gérant pensait à faire entrer un vin aussi agréable dans sa cave et laissait en même temps le cuistot saboter les produits et le palais des visiteurs ainsi que celui du personnel qui se hasardait encore à manger sur place.

    Depuis qu’il était veuf, de toute façon, il n’avait plus goût à grand-chose. Alors il ne prenait même plus la peine de sortir du musée pour aller s’offrir un repas de meilleure qualité. À quoi bon après tout ? Le soir, à la maison, il se contentait bien d’une boîte de sardines, de calamars ou de maquereaux, d’un morceau de fromage et d’une ou deux bières. Des fois, il avalait tout cela debout dans la cuisine, sans même un bout de pain. Alors pourquoi critiquer ?

    C’était précisément ce que lui faisait remarquer le gars qui recueillait son témoignage. « Pourriez-vous éviter de faire sans cesse des digressions ? Elles ne semblent pas contribuer à faire la lumière sur notre affaire. »

    Des digressions ? Ben voyons ! Pour une fois qu’on s’intéressait à lui, c’était pour ne pas le laisser dire ce qu’il avait envie de dire. S’ils voulaient qu’il leur raconte ce qu’il savait, il faudrait qu’ils écoutent aussi le reste. Sinon, ils pourraient aller s’asseoir sur « leur affaire » comme ils disaient. Et rester sans rien dire, ça aussi il savait faire, depuis que sa femme l’avait laissé planté là, comme un con au bord de la route.

    Et ce chemin qui n’en finissait pas…

    Ah oui, pardon ! Le cambriolage. En plein jour. Alors qu’il était de service. Ah ! Mais c’était trop facile de le montrer du doigt ! Il devait surveiller sept salles en parallèle ! Et il fallait voir l’architecture de l’immeuble ! Impossible de tout surveiller ! Et puis, avec la malbouffe généralisée, y compris ici, au MamCo, comment vouliez-vous que les gardes puissent maintenir un niveau de vigilance élevé ?

    Il quitta en grommelant la petite salle qui avait été mise à la disposition de la police. Fâché, vexé par les questions qui lui avaient été posées. Même si le flic avait paru un mec bien au premier abord. Un ancien alcolo sans doute. Il savait reconnaître ceux qui avaient bu, ou buvaient encore, à en souffrir…

    Mario le flic le laissa partir, perplexe. Un gardien qui s’endormait, il avait déjà connu. Une œuvre d’art qui disparaissait, aussi. Mais un gardien qui justifiait sa sieste avec autant de véhémence, jamais !

    Il nota sur son Moleskine à petits carreaux :

    Nom du témoin : Albert Grandjean. Avec le « d » ? Oui Monsieur, avait précisé le gardien. Raison du vol : mauvaise qualité de la cuisine…

    (à suivre)

  • Où es-tu ? [28]

    [épisode précédent]

    - Alors on fait quoi, maintenant ?

    Voilà la question que se posaient également Juan Filiberto et Mario, ce dernier ayant accompagné son collègue argentin devant la porte du poste de police lorsque celui-ci avait exprimé le souhait de fumer une cigarette.

    C’est le moment que choisit un policier en uniforme pour sortir en courant à leur rencontre, une feuille à la main qu’il agitait violemment en hurlant « On les a, on les a ! »

    Après un bref conciliabule, les deux commissaires d’agir sans plus attendre et de se rendre sur les lieux ouvertement. Leur conviction était faite : ils n’avaient pas face à eux de malfrats avertis. Tout cela était une affaire de cœur et de famille.

    Ce fut de nouveau branle-bas de combat, claquement des portières, sirènes, gyrophares et tutti quanti.

    La suite ?

    Elle fut à l’image de la vie de Laura : triste, si ce n’est pour Blandine, enfin libérée. Misérable, comme la piètre résistance des « professionnels » appointés par Laura.

    - Quel gâchis ! ne put s’empêcher de s’exclamer Juan Filiberto alors que Laura était conduite au poste de police.

    La scène faisait en effet peine à voir : les sbires arrêtés, têtes baissées, Laura conduite vers sa folie – elle échapperait sans doute à la prison, comme Grégoire autrefois. Grégoire, qui n’était même pas descendu de la voiture, fuyant encore le regard de Thierry lequel, enveloppé dans une couverture, regardait la scène de ses yeux hagards. Grégoire encore, qui n’osait toujours pas approcher Blandine, qu’il avait pourtant poursuivie jusqu’à son refuge portègne.

    Et Blandine enfin, à l’écart sur la terrasse, qui tordait nerveusement ses doigts : la libération ne signifiait pas la fin des tourments !

    Comment les argentins s’arrangent-ils pour que leurs histoires finissent toujours dans cette mélancolie ?

    - Blandine ?

    Elle tourna son visage embué de larmes vers Mario.

    - Si nous partons tout de suite, nous serons à la milonga avant que la tristesse nous ait bouffé le cœur.

    - À la milonga, après tout ça ?

    - Vous m’avez bien promis une tanda…

    - Rien ne vous arrête !

    - C’est sûr, sinon je ne danserais pas le tango ! Trop dur pour moi !

    Il avait réussi à dessiner un sourire sur son visage.

    - OK, mais je ne pas certaine d’être d’humeur très joyeuse.

    - Vous n’en serez que plus inspirée… Le tango est un sentiment triste qui se danse, n’est-ce pas ?

    [FIN]

  • Où es-tu ? [27]

    [épisode précédent]

    - C’est donc vous qui êtes derrière tout ceci ?

    À quelques centaines de mètres du poste de police central de Lujan, dans une villa patricienne en bordure de la ville, Blandine ne cache pas sa surprise.

    - Mais pourquoi donc ? Que cherchez-vous ? La vengeance ?

    - Tais-toi ! Je n’ai rien à faire de ta stupidité ! Que sais-tu de ma souffrance ?

    - Qu’elle vous fait faire des âneries, et je suis polie ! Et vous comptez faire quoi maintenant ? Je suis l’appât, c’est ça ? Vous pensez attirer Grégoire et lui régler son sort ! Pour satisfaire votre besoin de vengeance ?

    - Tais-toi donc !

    - Et pourquoi je me tairais ? Vous m’avez fait kidnapper. Vous m’avez traînée dans le coffre d’une voiture. Qu’est-ce que j’ai à voir dans votre histoire ? Vous êtes complètement timbrée ma pauvre.

    - Tais-toi ou, ou, ou bien…

    - Quoi, vous voulez aussi vous en prendre à moi ? C’est la meilleure ! Vous m’avez retrouvée à Buenos Aires pour vous servir de moi et venger la mort d’un type qui ne vous regardait même pas ! C’est pas vrai, j’en ai marre de tous ces malades !

    Blandine a craqué. Son habituelle retenue a laissé place à une douloureuse colère, qui la pousse à griffer autour d’elle. En l’occurrence, la colère ne l’aveugle pas et elle jette aux yeux d’une Laura maintenant en pleurs, recroquevillée sur elle-même, une vérité crue, trop lourde à supporter.

    Laura, qui aimait Jean-François, lequel n’avait d’yeux que pour Florence, son épouse, emportée trop tôt par la maladie. Jean-François, professeur de dessin et victime de Grégoire le maudit qui voyait en lui le symbole de son échec et de sa souffrance.

    Laura qui avait essayé en vain de lever la main sur Jeff le tagueur, pensant que celui-ci était l’assassin de Jean-François. Laura, qui jour après jour avait fleuri les tombes de François, et de Florence. Laura, qui peu à peu avait basculé dans la folie, jusqu’à imaginer un scénario abracadabrant, dans lequel se retrouveraient tous les acteurs de son drame.

    D’abord, elle avait recherché Grégoire sans succès. Mais elle avait retrouvé la trace de Blandine. Qui la conduirait à Grégoire. Lequel entraînerait dans son sillage Thierry, son père, vers le piège qu’elle avait construit. Le sort lui avait encore offert Mario le flic, qui avait été incapable d’arrêter Grégoire avant qu’il ne commette l’irréparable et qui l’avait laissé partir tranquillement en France !

    Elle voulait que ces maux de têtes et ces voix qui la harcelaient cessent enfin. Ils devaient mourir, tous ! L’accompagner dans sa propre fin.

    - Alors, on fait quoi, maintenant ?

    Blandine n’avait pas perdu sa langue, ni sa pertinence.

    [à suivre]

  • Où es-tu ? [26]

    [épisode précédent]

    - Qui, lui ?

    - Mon père… ça ne peut pas être une coïncidence.

    - Comment cela, explique-toi !

    Et, comme s’il prenait soudain conscient d’un possible enchaînement logique des événements, Grégoire laissa sonner le téléphone, jusqu’à ce que l’écho de la sonnerie leur vrille les tympans. Il murmura un « Il rappellera, c’est sûr, il rappellera. »

    Puis, il raconta sa version de l’histoire.

    - J’ai passé un peu plus d’un an au Centre hospitalier de Genève. Pendant les six premiers mois, je ne pouvais pas parler, je ne pouvais pratiquement pas penser, à cause de la douleur. Les seules bribes de pensée qui passaient entre les mailles étaient les cauchemars.

    Bien que pressés d’en apprendre plus, Juan Filiberto et Mario le laissaient parler, rongeant leur frein, à deux doigts de hurler à Grégoire le maudit que ses souffrances n’étaient rien par rapport à ses crimes, qu’ils n’en avaient rien à faire. Mais le présent semblait justifier ce retour vers Genève, puis Paris, sur les pas de Grégoire et de Thierry, son père.

    - Il a été décidé de me transférer près de Paris, dans un centre de rééducation spécialisé dans les grands blessés de la route. Cela m’a fait du bien. Je me suis mélangé à cette foule anonyme. Je n’étais plus Grégoire le maudit (les mots eurent du mal à sortir de sa gorge.) J’étais redevenu Grégoire tout court, grand blessé, pas criminel ayant survécu à ses crimes…

    Il marqua une pause. De nouveau, Juan Filiberto et Mario échangèrent un regard. Puisque Grégoire avait dit que son père rappellerait. Il semblait savoir de quoi il parlait. Il fallait l’écouter.

    - Et que s’est-il passé ensuite ?

    Grégoire sursauta.

    - Pardon. Ma santé s’améliorait miraculeusement de jour en jour et les progrès physiques étaient visibles mais il m’a fallu encore un an de rééducation et de soins.

    Physiques, nota Mario, ses progrès étaient physiques. Nous y voilà. En effet, le ton de Grégoire changea et devint plus désespéré.

    - C’est sur le plan psychique et relationnel que les choses se sont gâtées. Tout d’abord, j’ai commencé à faire une fixation sur Blandine. Je ne cessais de penser à elle, comme à la femme de ma vie. J’en ai beaucoup parlé au psys de l’hôpital. Nous avons conclu que cette image, inconsciente dans les premiers temps, m’avait accompagné durant toute ma guérison, pour n’apparaître au grand jour qu’au moment de la convalescence. En d’autres termes, c’est mon amour pour Blandine qui m’a retenu à la vie.

    - Et c’est pour le lui dire que tu es venu à Buenos Aires ?

    - Pour la remercier. Je crois que je lui dois ma « renaissance ».

    Il avait dessiné les guillemets avec les doigts, soulignant ainsi la toute relative qualité de vie de cette nouvelle existence. Juan Filiberto voulut poursuivre.

    - Tu parlais de problèmes relationnels ?

    Grégoire désigna son téléphone du regard et d’un geste de la main.

    - Avec mon père… Il n’admettait pas cet amour, même symbolique, pour Blandine. Après ces années de séparation, il ne voulait pas me perdre de nouveau. Et pour lui, en Blandine se cristallisaient les forces qui m’éloignaient de lui. C’est dur de perdre un ado, pour un père. C’est encore plus dur si vous le connaissez comme votre enfant depuis deux ans seulement.

    C’était donc cela. Pour Thierry, Grégoire était encore un gamin. Même si celui-ci était déjà jeune adulte lorsqu’il l’avait retrouvé, il n’avait découvert qu’un corps ensanglanté et gémissant, un nourrisson à peine né, « son » bébé.

    Ils l’encouragèrent à poursuivre.

    - Nous avons fini par nous brouiller, puis par nous séparer. Néanmoins, il ne voulait pas que je manque de quoi que ce soit. Il me verse une pension, qui vient compléter la rente d’invalidité qui m’a été octroyée par l’assurance…

    Une rente, Mario n’y croyait pas ! Et Juan Filiberto, encore moins. Pourtant, c’était logique.

    Le téléphone de Grégoire grésilla de nouveau, les tirant de leur analyse comparée des systèmes sociaux argentins et helvétiques.

    - C’est encore lui ?

    - Oui, je décroche ?

    - Il est l’heure Grégoire…

    [à suivre]

  • Où es-tu ? [25]

    [épisode précédent]

    - Ils se sont arrêtés !

    - Où ça ?

    - D’après le message du central, ils sont à Lujan.

    Juan Filiberto raccrocha son téléphone mobile avec un claquement métallique.

    - Lujan ? Où est-ce ?

    Au moins, Grégoire avait-il trouvé quelque chose à dire…

    - À l’ouest de la capitale. On devrait y arriver d’ici une vingtaine de minutes. Mais cela risque d’être assez coton. Cela n’a rien d’une campagne isolée…

    La nervosité était de plus en plus palpable. Grégoire se rongeait ostensiblement les ongles, incapable de réprimer son angoisse. Juan Filiberto fixait la route d’un regard maladif, comme si Blandine allait soudain apparaître devant la voiture de police. Quant à Mario, la tête engoncée dans ses épaules affaissées, il avait l’air de bouder comme un enfant auquel on aurait refusé un jouet ou une part de gâteau.

    Ce n’était pourtant pas le cas : les idées se bousculaient dans son esprit torturé. Il cherchait le moindre indice qui pourrait les mettre sur la voie. Mais il devait se rendre à l’évidence : ils n’avaient rien, absolument rien. Par le moindre élément pouvant les conduire vers Blandine…

    Il ressassait encore les mêmes idées noires lorsque le chauffeur les ramena à la réalité immédiate.

    - Nous entrons dans Lujan, Commissaire. Que voulez-vous faire ? Tourner en rond en essayant d’identifier le véhicule ?

    - Autant chercher un politicien intègre dans les rangs de l’Assemblée nationale… Allons plutôt au poste de police central. Ils devraient être en mesure de nous aider. De toute façon, nous devons les briefer.

    - Nous y serons dans deux minutes.

    Le trait d’humour de Juan Filiberto était vraiment tombé à plat et le silence reprit sa place dans le véhicule, alors que le chauffeur fonçait vers le poste de police.

    Il fut soudain interrompu par la sonnerie d’un téléphone mobile – encore un ! –, et l’air de salsa qui envahit l’habitacle leur parut particulièrement inopportun, comme une nouvelle agression. Tous les regards se tournèrent vers Grégoire, dont le visage s’empourprait violemment alors qu’il fouillait maladroitement dans la poche de son jean.

    Les deux commissaires s’apprêtaient à envoyer Grégoire au diable, lui et son téléphone. Mais à voir la tête qu’il faisait, fixant l’écran de son téléphone sur lequel à l’évidence était inscrit l’identité de son correspondant, ils comprirent qu’il y avait du nouveau.

    À ce moment-là, tout autant parce qu’il percevait l’attente des deux policiers que parce qu’il recherchait le soutien de deux aînés plus expérimentés que lui, Grégoire releva ses yeux emplis d’incompréhension et d’une indicible crainte, déjà embués de larmes.

    Il n’eut qu’un mot à offrir à leur oppressante attente :

    - Lui ?

    [à suivre]