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Chroniques latines

  • Pourquoi, Monsieur ?

    Je ne sais que répondre. En silence j’observe. Que dire ?

    Joggeur matinal autour du Parc des Alcazares, essoufflé par la proximité des étoiles, je poursuis la ronde quotidienne du nanti qui cherche à redonner à son corps repu le goût et la volonté de l’effort.

    Un tour.

    Au loin, angle de la 24 et de la 71, se profile une improbable carriole. Le soleil, fêlure lumineuse au dessus de la crête humide des Andes orientales, m’éblouit et m’empêche de distinguer plus qu’une silhouette brouillée.

    Deux tours. Le pas faiblit déjà.

    À l’angle du parc, près du poste police, l’équipage marque une pause. Charrette à bras, traction humaine. Je ne peux encore qu’apercevoir deux frêles esquisses de vie.

    Trois tours. Près de l’église du Père William.

    Ils sont là. Quel âge ont-ils ? Et leurs mains noircies, depuis combien d’années fouillent-elle les rebuts de la ville, depuis quand s’alimentent-elles à ce que nous délaissons d’un rire gras ?

    Je ne sais que répondre. En silence j’observe. Que dire ?

    Quatre tours.

    Ils vident avec attention leur chargement dérisoire. Carton, ferraille, plastique, pans de tissu, boîtes de bière et de limonade compactées.

    Cinq tours.

    Les derniers morceaux de carton resteront dans la carriole, en guise de matelas. Il redresse le col de sa veste de chauffe. Elle s’enroule dans une ruana élimée.

    Je ne sais que répondre. En silence j’observe. Que dire ?

    Illusion du soleil caché par les flans du massif de Monserrate : il apparaît d’un coup, m’aveugle, brûle ma nuque et me chasse soudain. Dix heures, déjà. Le soleil se lève tard, à Bogotá.

    Nos vies s’éloignent au rythme de mes pas.

    Kronik
    2 janvier 2006