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Chroniques équinoxiales

  • Pourquoi les poètes, Monsieur ?

    J’aimerais explorer les entrailles du poète, lui qui aux certitudes oppose ces peut-être que l’on crois rejeter d’un revers de la main en pensant qu’ils auront disparu dès matin.

    J’aimerais honorer ces rêveurs solidaires qui explorent pour nous d’autres voies sur la terre, arpentent les déserts pour ramasser ce sable dont le grain brisera les veules mécaniques qui alimentent ici les desseins misérables de ceux pour qui l’humain n’est qu’objet pathétique servant leurs appétits, guerriers économiques.

    J’aimerais découvrir pourquoi assis ici, face au même chemin, face aux mêmes destins, j’écarquille les yeux alors que lui, béni, par quelque fée ravie perçoit des aventures, péripéties sans fin, secrets de la nature, lorsque je ne vois rien si ce n’est un chemin.

    Si la main sur l’oreille tu n’entends rien de plus, circulant dans ton corps le sang et son reflux, c’est une symphonie qui s’offre à son esprit, les embruns atlantiques, des cormorans les cris, la marée sur la plage, le ahan du pêcheur qui arrache à la mer à la force du cœur les filets pélagiques, le gréement qui frémit, et la fille du port qui gémit dans la nuit.

    C’est à cela Flavius, que servent les poètes, ce sont ces chiens d’aveugles qui redressent la tête pour nous offrir leurs sens et combler nos lacunes et parfois, solitaires, pour hurler à la lune…

    KroniK

    24 mars 2005



  • Pourquoi cette grimace, Monsieur ?

    Tu te gausses, Flavius… mais je ne t’en veux pas. Je comprends ton sourire et ton regard narquois mais il y a des choses que tu ne peux comprendre, que seul peut bien saisir celui qui veut entendre !

    Tu n’es point de ce monde, tu es un plus qu’humain et les soucis terrestres ne te sont pas chagrin. Tu te nourris d’esprit, d’éther, de poésie et tu as pour compagne ma muse nostalgie. Ainsi ce qui me fait le sourcil relever, ne peut être perçu sans un corps véritable, tu devrais l’accepter, être plus charitable !

    L’hiver est terminé mais les méfaits du froid se font sentir encore plus loin que tu ne crois ! Vois-tu, aux équinoxes, l’homme a ses rituels : il change les armoires, remise des habits sous des housses ouatées, en ressort des anciens, qu’il avait protégés d’essences naturelles, qui ont passé l’hiver en une longue nuit.

    Mais le froid est perfide, il déforme les toiles et toujours au printemps, alors que l’on dévoile son corps avant l’été, c’est le même constat : mes vêtements chéris que j’ai si bien soignés sous leurs tissus de soie, s’éveillent rétrécis !

    Ils m’enserrent la taille dans un étau de fer, moi qui me réjouissais de la fin de l’hiver, me retrouve penaud, les pieds sur la balance, ses chiffres qui défilent, ce miroir qui me tance et se moque de moi comme tu le fais ce soir : je suis au désespoir !

    KroniK

    21 mars 2005



  • Il est bien tard, Monsieur...

    Oui, Flavius, la chaleur revenue m’éloigne de l’ouvrage car les premiers rayons redonnent du courage pour s’extirper enfin de ce long hivernage. Biarritz la flamboyante se dore sur la plage et les neiges d’ici ne sont plus que mirages, voici venues mésanges, bouvreuils et leurs ramages.

    Les enfants des voisins s’égayent dans les rues et au fond des armoires on range les tenues que l’on retrouvera à bise revenue. Il faut tailler les plantes, ramasser le bois mort, les fermes ont décidé de changer de décor, même le lac heureux, tourne le dos au nord.

    Le printemps est bien là qui m’accueille ce soir alors que glisse ma plume, égratignures noires, corrigées prestement par le papier buvard. La nostalgie m’approche, m’offre sa compagnie, tu le sais bien, Flavius, c’est vraiment une amie, mais vois je la repousse, elle repart dans la nuit.

    Je dois mener tantôt un différent combat, laisser la poésie glisser entre mes doigts mais la façonner afin qu’elle puisse servir ceux-là qui souffrent en silence, à l’écart de nos routes, que nous laissons partir, dérive puis déroute. Ah, Flavius, j’entre dans le monde de l’écoute.

    KroniK

    20 mars 2005




  • Regardez ces hommes, Monsieur !

    Je me souviens, ils étaient trois.

    J’avais quitté peu avant le grand hôtel du bord de mer où j’avais installé mes quartiers par le sentier qui, tournant le dos à la piscine et à ses grappes de touristes ivres de caipirinhas, descendait en pente douce vers la mer, traversait dangereusement le terrain de golf heureusement désert, puis une dernière rangée de résidences déjà délaissées par les nantis de la capitale, de Rio de Janeiro ou de São Paolo.

    Mars, la saison touche déjà à sa fin, là-bas.

    Mars, au Sud, c’est comme ici septembre, lorsque les gens du coin reprennent possession des lieux, lorsque le rythme frénétique de la saison estivale baisse avec le soleil sur l’horizon et l’arrivée proche de l’équinoxe, équilibre naturel qui redonne à l’homme la mesure du temps qui passe et l’envie de se poser, un instant, pour contempler le chemin parcouru.

    Mars, là-bas, c’est aussi le mois où les courants s’inversent, où les vents poussent depuis le Tropique du Capricorne les dernières eaux chaudes de l’été à la rencontre de celles, bien plus froides, qui remontent de l’Horn après avoir passé au large de l’Argentine et de l’Uruguay.

    Ce sont les eaux préférées des pêcheurs qui se retrouvent en fin de journée le long des plages de Bahia.

    Je me souviens, ils étaient trois.

    Pas de canne, pas de moulinet, rien, en apparence. Ou plutôt si. Ce geste, ce geste mille fois répété sans doute, un peu comme celui du semeur. Vous vous souvenez aussi, n’est-ce pas ? Ce geste ample, qui répartit le grain sur la terre ameublie, travaillée par le laboureur. Là-bas, c’est la ligne que l’on lance juste au-delà de la barre des rochers, là où les poissons aiment à se frayer un passage pour chercher pitance en fin de journée.

    La ligne va. Revient. Repart. L’index, posé sur le fil de nylon est l’œil du pêcheur qui observe la mer. Tu vois ces hommes, leurs mouvements ? C’est la nature qui les guide, les inspire, définit le rythme de leur vie.

    Il en est ainsi, à Bahia.

    Kronik

    13 mars 2005



  • Quel voyage, Monsieur !

    J’ai parcouru la lande et les monts de Castille, j’ai plongé dans les vaux et le regard des filles, j’ai poursuivi plus loin jusqu’au port de Lisbonne, j’ai galopé vers l’Est, les Remblas, Barcelone. Ma monture a souffert de ma soif de voyages, de ma lutte sans fin, poursuite de mirages, Don Quichotte moderne, chemineau sans répit, ce fut enfin Florence, Livourne, l’Italie.

    Un jour ce fut le Nord qui m’attira soudain, je passai la Tamise puis je franchis le Rhin, je me nourris de chou, de frites, de harengs saurs, buvant de table en table, dans les bouges du port, des liqueurs nauséeuses qui me laissaient sans vie, étau contre mon crâne, ivre, esseulé, transi.

    Le désert m’attira, je connus Tataouine, l’oasis de Gabes, les bains chauds de Tozeur, près des moines soufis, l’inspiration divine, et au Café des Nattes, la nuit et ses moiteurs.

    Je me lassai soudain, m’enfuis vers le Bosphore, dans les rues d’Istanbul, gouttai au corps à corps des étreintes subtiles qui me semblaient venir du Sud et des rives du Nil.

    Johannesburg et le Cap, pour goûter à L’Indien, les baleines qui chantent leurs étranges refrains, puis Maurice et sa canne, les pluies de Curepipe, ces vieilles burinées, un cigare à la lippe. L’Orient m’invita, Séoul, Busan, Kyoto, le marché au poisson à l’aube dans Tokyo, la muraille de Chine, les statues impériales d’une armée décimée d’un moine général.

    Pourtant je ne suis rien qu’un gosse de Bayonne qui regarde la mer, le soleil qui rayonne et couvre l’horizon de ses yeux de lumière. J’ignore d’où vient ce souffle qui me pousse si loin et m’oblige à rechercher ces espaces lointains, par delà l’océan, les steppes et leurs mystères.

    Ce n’est pas une fuite, c’est peut-être une quête, et un jour je saurai bien quelles seront mes conquêtes. Un parfum, une fleur, le regard d’une brune, un ami, une sœur, un baiser sous la lune ?

    Je ne sais, je m’en fous, j’avance et puis c’est tout, sous le regard discret de Flavius mon fidèle, qui se moque de tout, et qui veille toujours, serviteur éternel.

    KroniK

    19 février 2005

  • Enfin le retour, Monsieur !

    Ah, Flavius ! Que de ces retours la saveur est douce, que m’importent le froid, la neige et le brouillard, lorsque je sais que derrière le cinglant rideau de blizzard, m’attend cette étreinte, cette jolie frimousse, cette brune au cœur tendre et au regard plein d’espoir !

    Ah, Flavius, ils sont déjà loin, ces hommes aux complets sombres qui à chaque instant, cachés derrière les ombres de leurs brillantes carrières, froids, opaques et distants, prennent de grands airs de maîtres du monde, pauvres esclaves perdus sur les ondes du néant !

    Ah Flavius, pourtant, la route fut belle autour de la rue d’Antibes, de la Croisette et d’un Palais des Congrès pavoisé à l’envi. Ne m’as-tu point remarqué lorsque heureux comme un gamin qui au cirque foulerait la piste, je me glissais, fort d’un laissez-passer aux vertus exclusives, sourire au vent et rêve à l’âme, par l’entrée bénie qui est celle des Artistes ?

    Gamin je fus, je suis encore et longtemps resterai, ce cœur d’errant, regard d’enfant, aux quatre coins de la planète je traînerai. Mais sans relâche sur me pas retournerai, pour au Dryades, quand vient la nuit, ma brune retrouver.

    KroniK
    16 février 2005


  • Votre chapeau, Monsieur !

    Un diable vent du Ponant s’est abattu sur la Baie des Anges. Les belles sont décoiffées et, sur le pavé glamour de la Croisette, les jupes s’envolent, les chapeaux s’égayent et, à la terrasse d’un café huppé, les moustaches du chat maître des lieux, épis rebelles, l’obligent à s’ébrouer sans cesse.

    Il n’aime pas ça.

    Jouer avec la souris piégée, lui imposer ces mêmes tours que le vent fripon manie aujourd’hui à sa guise, voilà ce qui lui plaît. Mais que nenni. Cannes, concentré planétaire de technologies avancées en cette veille de congrès à la gloire de l’instrument léger que depuis quelques années nous ne cessons de porter à nos oreilles, fil invisible qui nous lie à ceux qui nous sont chers voire à ceux qui nous dominent, Cannes ne sait que faire du feu follet qui l’agite, courbe le dos, rentre le cou, attend son heure.

    Mais le temps presse.

    Dans quelques heures, strass et paillettes, symboles planétaires d’opulence, d’arrogante réussite, devront-ils s’harnacher pour éviter de terminer dans l’eau douce et salée qui clapote le long des yachts pavoisés aux couleurs du gratin mondial de l’industrie du mobile ?

    Je ne sais… mais ris sous cape. Un peu d’humilité, face à la nature déchaînée, ne saurait faire de mal ce soir à ces hommes d’affaires endimanchés.

    KroniK

    13 février 2005

  • Encore sur la route, Monsieur ?

    Foule agitée, des yeux inquiets, corps qui se frôlent, exaspérés. Sans cesse, des coudes jouer.

    C’est le départ.

    Ou le retour.

    Chassé-croisé. Vacances blanches sous la neige. Mais déjà on se presse, oubliée l’ivresse, la sérénité de ces nuits de calme que sur l’alpage on était venu chercher. La lutte reprend ses droits.

    Aéroport de Cointrin, froid et cohue.

    Et parmi tous ces regards qui se croisent, le mien aussi, qui cherche son chemin. Une fois de plus, me voici sur la route, ou plutôt dans les airs, bientôt.

    Mais ce ne sera que pour un saut de puce, quelques minutes d’angle sur la grande carte du ciel. Des pentes du Jura, j’ai glissé vers le lac, et l’oiseau de métal, suivant la chaîne alpine, ira juste un peu vers le Sud.

    Aéroport de Nice, douceur et calme.

    Je vais à peine un peu plus loin...

    Si au bout de la Croisette, je rencontrais ma brune, ce serait le bonheur. Hélas, je dois encore ce soir me contenter, ici à Cannes, d’un pincement au cœur…

  • Regardez, là-haut, Monsieur !

    Je lève les yeux vers la nuit, suivant ce doigt si péremptoire, c'est donc l'astre blanc qui s'enfuit, offrant à l'hiver sa première victoire. La lune d'équinoxe s'efface en un pâle soupir et l'automne, d'un coup, poudre la forêt d'ocres et d'ors. Les grandes marées se sont adoucies, les pêcheurs à pied se sont assoupis. L'été, cette fois, a en bien fini de mourir ; trombes d'eau et frimas frissonnant sur nos échines fléchies plantent un glacial décor.

    Finis, flonflons ! Adieu, cigales ! Poitrines nues et teints hâlés cèdent la place aux pashminas emmitouflés. Adieu pétanque à l'Amicale ! La Provence s'endort, abandonnée, quand les feux s'avivent dans les carnotzets.

    Adieu fête estivale ! Sonnez trompettes, tintez cymbales ! Après le farniente du pécheur, laissons la place à la ferveur. L'équinoxe s'éloigne avec la lune et son dernier croissant qui s'effiloche à chaque instant. De préparer le vin chaud il est grand temps tout comme de garnir de cadeaux les calendriers de l'Avent.

    KroniK
    Genève, 7 décembre 2000

  • L’équinoxe est là, Monsieur...

    A Emile Verhaeren
    A Kiu


    Et avec elle les grandes marées, par la houle et le vent portées, ce vent qui affole, regard mauvais, les moulins fous, désemparés, campés dans la glaise, agrippés, cambrés dans l’effort, tétanisés, tremblant au sommet des falaises, bras disloqués…

    Les moulins fous fauchent le vent, sciant la gueule au firmament, gouffre béant ; et rouge. Leurs soliloques cliquetants, effraient le vol des cormorans, zébrures blanches ; et grises. Un vieil ivrogne, regard souffrant, trinque à la vie et pisse au vent, d’un jet épais ; et âpre. Un paysan s'enfuit en courant, sueur fétide, souffle sifflant, traînée couarde ; et noire. Les moulins fous fauchent le vent, hurleurs vaincus, agonisants, vies déchirées ; et vides.

    La nuit l’emporte, adieu lumière ! Franchie l’équinoxe, passée la frontière. Les moulins fous ne sont plus qu’ombres. L’estran s’enfonce dans la pénombre, la lune même n’ose briller de peur de se faire remarquer. L’hiver s’approche, la pluie triomphe ! Dans sa tanière, emmitouflé, le scribe frotte ses doigts gourds, tombe la plume sur l’écritoire, cesse le fil de la chantefable, et s’approche de l’âtre en maugréant… les moulins fous fauchent le vent.

    KroniK
    Genève, 1er octobre 2000

  • Vous nous quittez bientôt, Monsieur ?

    Vois-tu j’hésite encore, fidèle serviteur. Les hommes m’ont frappé certes, pour obéir à l’orgueil qui les guide aveuglés. Mais n’ai-je point laissé la fierté me surprendre et ouvert mon flanc nu à leurs viles attaques ? Sous couvert du devoir ils ont caché perfides leurs desseins venimeux. Mais leur suis-je meilleur, à pleurer mon destin ?

    Partir, éloge de la fuite, vers des terres fertiles, des destins reconstruits. Comme j’aimerais ce soir glisser avec mes chiens sur un traîneau frileux vers les pistes du Nord. Partir, symphonie fantastique, hautbois audacieux dansant un pas léger. Ecoute ce chant clair, comme il perle à fleur d’âme d’un souffle conquérant. Partir, barque quittant la grève, gravant dans son sillage un sourire moqueur. Regarde ce marin comme ses mains puissantes ont forgé son destin. Partir.

    Pour revenir un jour ? En cherchant vos visages et leurs mille sourires à jamais disparus ? Pour errer en silence, perdu sans réconfort à l’aube de la mort ? A quoi bon remplacer ma souffrance intérieure par la douleur béante de nos destins déchirés ?

    Non, Flavius. Je ne partirai pas. Car vous êtes là tous, serrés autour de moi. Cela me donne la force de relever la tête. Car demain, grâce à vous, j’aurai cessé de souffrir. Sans oublier pourtant.

    KroniK
    Genève, 28 août 2000