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Chroniques du Levant

  • Qui est-ce, Monsieur ?

    Il n’est pas « un » mais peut-être cent, peut-être mille, ou plus encore : il est esprit, il est essence mais aussi substance, incarnation symbolique, à la fois tradition et modernité, innovation et accumulation des expériences du passé.

    Cela me paraît fort savant mais ne m’éclaire que bien peu, Monsieur !

    Je comprends, Flavius, je comprends. Sache tout d’abord que l’homme qui, comme statufié sur cette scène, prisonnier de ses vêtements colorés et d’un drame qui le dépasse, se fige et scrute, impassible, son vide intérieur, au son de cette musique ambiguë, cet homme disais-je, n’en est pas un !

    Car cet homme est un – devrais-je dire une ? –, onnagata. Il est homme mais interprète un rôle féminin dans le théâtre traditionnel japonais du kabuki. Il y a plus de quatre siècles qu’est née cette forme théâtrale, de laquelle les femmes ont été exclues en 1629, parce que les actrices devenaient trop populaires et attractives au goût des seigneurs de l’époque !

    Et quand bien même elle furent de nouveau autorisées à retrouver leur place dans le kabuki deux-cent-cinquante ans plus tard, le public avait eu le temps de s’habituer définitivement à ce que leurs rôles furent joués par des hommes. Effectivement, en deux siècles et demi…

    Voilà pourquoi il est inutile de chercher à comprendre, mon cher Flavius. Laissons de côté l’héritage de nos cultures européennes et latines et, vierges de savoirs qui ne pourraient que nous égarer, plongeons-nous dans ce regard noir et ce visage poudré, ces cheveux d’airain, ces costumes chamarrés et, au son de cette musique inouïe, partageons ces émotions et cette culture inconnue.

    Bienvenue au kabuki, Flavius !

    Kronik

    Hong Kong, 21 mars 2006

  • Les travaux reprennent, Monsieur.

    J'ouvre les yeux.

    Le fouillis inextricable des piles de papiers froissés, raturés, déchirés, démembrés, blessures sans espoir, brouhaha de pensées confuses, à peine écloses, timides esquisses, déjà condamnées hélas, rejetées mais aussitôt reprises, adulées mais bientôt trahies à nouveau, frappe ma vue en ce matin neuf.

    Ce tohu-bohu délirant nous encercle, vacarme hypnotique et sourd qui résonne à nos tempes, brouille nos regards fatigués, emplit nos nuits et nos songes, engloutit nos vies dans une course qui chaque jour, chaque heure, chaque instant va s'accélérant, chaos intense, rythme affolant, griserie de l'abîme et de ces routes vers le néant.

    Je ferme les yeux.

    Un ikebana se dresse dans l'alcôve délicate d'un temple shinto drapé du soleil couchant, triptyque végétal dépouillé, communion du Ciel, de la Terre et de l'Homme, quintessence de la passion attentive, accomplissement ultime qu'une main savante, guidée par quelque sagesse inconnue, a su peu à peu composer, plaisir de l'oeil, plaisir des sens, douce brise de l'espace circulant entre les éléments végétaux.

    Dois-je vraiment ouvrir les yeux à nouveau ?

    Kronik
    Kyoto, 12 octobre 1994

  • Je vous sers du saké, Monsieur?

    Au crépuscule de la fête, le pays du Levant s'offre à mes yeux en un dernier feu d'artifice, lyrisme des couleurs mêlées pour un tableau changeant. Dame Lune, éternelle fiancée de la nuit, promesse ultime des chevaliers intrépides à leurs belles, épouse, infidèle, la lumière du soir. Un nuage solitaire, insouciant, se pose et glisse lentement sur la colline aux érables, doux pastel de gris, de roses, d'ocres et de bruns profonds. Chiens et loups se poursuivent, hurlant vers les étoiles, truffes vers le firmament, tournoyant autour de la ceinture flamboyante de la promise, tels ces motifs anciens, brocart de soie et d'or, courant sur un kimono nuptial.

    Ultime embrasement, que me réserve l'aube ? Il se peut que les dieux, à l'aurore radieuse préfèrent, c'est leur pouvoir, une journée brumeuse.

    Si les dieux sont marris, tant pis je leur pardonne, car j'ai déjà volé leurs images nippones, je garderai pour moi, estampe du Japon, s'élevant vers la nuit, l'envolée des hérons.

    Kronik
    Kyoto, 13 octobre 1994

  • Last order, Sir.

    Avant de refermer le carnet de voyage, ce livre impressionniste aux aquarelles tendres, indiscrète fenêtre sur tous mes états d'âmes et les visions étranges de mon coeur nostalgique, aventureux pourtant, le moine calligraphe laisse aller son pinceau sur la dernière page, blancheur immaculée, de ce grimoire zen, compagnon écuyer de mes pas solitaires, non que ce soit ici que s'achève ma route, chemineau opiniâtre sur les chemins obscurs, tortueux du savoir, mais bien car au contraire, apex de mon bonheur, demain, ce soir encore peut-être, je ne serais plus seul dans ce pèlerinage vers les temples d'Orient.

    Je salue le héron, le tigre et toi l'aigrette, le chien, le loup aussi, et la lune poète, le poulpe, l'arc-en-ciel, la furie des volcans. Mais mon plus bel hommage ira à tous ces vents qui ont gonflé les voiles de l'Epopée Fougueuse, esquif parfois perdu sur des mers fabuleuses, mon navire, ma vie.

    Je repose ma plume, dans l'odeur de l'encens, la lumière des pierres, le murmure du vent, car tantôt mes amis, la chronique est finie.

    Kronik
    Kyoto, 14 octobre 1994

  • Vous avez compris, Monsieur ?

    En un sens, non, fidèle écuyer. Ces mots me sont étrangers, ce chant n'est pas le mien, ces mets sont différents, cette nature est autre. Pourtant...

    Pourtant ce murmure fragile, mélopée lancinante et feutrée du chuchotement de bambous démesurés caressant mon coeur embué de nostalgie... Pourtant cette vague acoustique, horde violente de tambours déchaînés hissés sur le front de leurs servants meurtris... Pourtant cette invite amoureuse, arpège délicat aux harmonies anciennes subtilement dérobé par une geisha a son koto ou son shamisen... Pourtant cette mélodie radieuse de vents divins emportant dans les parfums du printemps les fleurs blanches des cerisiers, sakura no hana...

    Pourtant c'est bien là une langue familière, aux accents que par bribes fugitives je crois saisir. Musique est son nom il me semble, lien universel des cultures et de nos pensées...

    Kronik
    Kyoto, 11 octobre 1994

  • C'est la dernière semaine, Monsieur.

    Oui, c'est à la fois la fin et le commencement d'une si belle histoire, comme on en lisait antan dans ces livres secrets, parsemés d'aquarelles et de dessins naïfs, qu'émerveillés nous admirions en écoutant la voix d'une mère attentive nous conter ces légendes terribles, ces folles épopées, ces aventures étranges qui emplissaient ensuite tous nos rêves d'enfant, qui de samouraïs hardis, qui de preux chevaliers, qui de belles princesses, de sirènes enchaînées, d'ermites solitaires, de bouddhas méditant face à la lune dorée, tous de cet infaillible sentiment que les sorcières et le mal, jamais ne pourraient triompher de la noblesse du coeur et la pureté de l'âme.

    Que les dieux de l'Orient et ceux de l'Occident, s'unissent dès demain, pour qu'au bout de ta vie, ô fidèle lecteur, ton Livre de voyage soit un recueil d'estampes, calligraphies fragiles, à l'image de celles qui sont cachées dans l'ombre des temples de Kyoto, reflets d'une vie sage, quête vers le savoir.

    Qu'il soit plein de légendes, d'épopées formidables, qu'en lisant on s'exclame, avec quelque émotion: "Cette vie fut si belle"...

    Kronik
    Kyoto, 10 octobre 1994

  • Quel bruit assourdissant, Monsieur !

    Alignés, rangs serrés, en morbides gisants dans une chapelle ardente, zombis dénaturés sans espoir de retour, fantômes émaciés regard ivre et coeur sourd, vagabonds divagants à l'âme chancelante, ils fixent devant eux des pantins hystériques, sur des panneaux cloutés où des billes furieuses, s'égaillent en tous sens, sans aucune logique, que celle d'un jeu fou, aux vertus désastreuses.

    Iconolâtre asiate, à la vie enchaînée à ces perles d'acier qui ruinent ta fortune, que Zénon l'Eléate t'explique que jamais la flèche des anciens n'a décroché la lune ! Pourquoi t'acharnes-tu, et quel philtre hypnotique englue tant ton esprit que tu ne réagisses à aucun des appels de tes fils, de tes frères ? Dans les vapeurs d'alcool, un brouillard de tabac, un délirant vacarme tu poursuis ton errance, je ne peux rien pour toi.

    Fuyons, Monsieur, quittons ce Pachinko !

    Kronik
    Kyoto, 7 octobre 1994

  • Veuillez ôter vos chaussures, Monsieur.

    Il entre lentement dans le temple béni, oisillon un peu gauche pointant timidement son bec hors du refuge, ses ailes déployées pour le premier envol. Silencieusement ses pieds glissent, discrets, sur le parquet vieilli, harmonie centenaire, sur ce miroir poli par le doux frottement de myriades de pas. Dix mille traces infimes de pèlerins d'Orient ont tissé sur le sol un tapis d'émotions qui deviennent les nôtres, envahissent nos coeurs, lorsque nous méditons dans le courant tranquille de la sérénité.

    Quinze estampes ? Quinze images ? Non, quinze pierres posées sur le gravier blanc d'un jardin dépouillé. Nulle fleur, nul arbre, nul artifice pour troubler la pensée. Pourtant, quinze invitations à un voyage intérieur. Cours ! Lance ton esprit vers demain, découvre les routes qui devant toi se dessinent. Arrête, retourne-toi ! Honore le passé qui a conçu ton histoire. Ferme les yeux. Dans ces rochers, tu vois maintenant cette tigresse qui porte vers un abri plus sûr ses petits, tu aperçois cette chaîne de montagnes, émergeant fièrement d'un océan en furie, tu...

    Mais va, poursuis tes propres vagabondages, chemine seul sur les tatamis du temple zen Ryoanji.

    Kronik
    Kyoto, 6 octobre 1994

  • On entend une cloche, Monsieur.

    Fragile silhouette recueillie sous les falots d'un temple, un pécheur repenti cheminant avec humilité sur la voie du pardon, fait appel à son Dieu, à Sa miséricorde, frappant à la cloche à l'entrée d'un sanctuaire sur le bord du chemin. Il frappe dans ses mains, signal renouvelé, crainte qu'une seule invocation n'ait pas reçu l'accueil tant désiré. Il se courbe trois fois, mains jointes sur le front, coeur ouvert, âme offerte et pleurant, celant ses larmes cependant, nul ne pourra lire dans son regard en paix le message divin à lui seul destiné.

    Il se peut que ses pas le conduisent ensuite sur sentier tranquille où errent les esprits des ancêtres nippons. Promenade des philosophes, courant sur les rives d'un canal de sagesse, d'amour, d'inspiration, conduis-nous vers la connaissance, le repos intérieur, l'harmonie. Aigrette blanche, toi qui scrutes immobile le cours du temps qui passe, que vois-tu donc dans l'onde, quel message fuyant sans répit l'attention de l'homme, pauvre Sysiphe hissant le rocher du savoir ?

    Kronik
    Kyoto, 5 octobre 1994

  • Kronik san, ima asa 7ji desu.

    Ces mots murmurés à mon oreille fredonnent une mélodie inconnue qui me rappelle pourtant un vieux refrain du passé, une de ces douces ritournelles résonnant sous un préau écolier, courant entre les rangées de platanes d'une cour de récréation éblouie de jeux d'enfants, dansant une ronde badine dans un champ où je vois encore des lavandières étendre leurs draps blancs.

    Nostalgie du passé qui me poursuit et m'enlace, fiancée au regard mélancolique et soumis, j'entends ta mélodie poétique qui me reproche dans une caresse, une larme, "Pourquoi es-tu parti ?". Comme un cygne glissant lentement à la surface de l'onde, la lumière hisse peu à peu mon esprit hors du puits obscur dans lequel l'absence l'avait plongé, et bientôt je reconnais cette voix profonde, tu m'as rejoint, brave écuyer.

    Il est 7 heures, Monsieur Kronik. S'il vous plaît dans votre message, saluez les miens aussi, là-bas...

    Kronik
    Kyoto, 4 octobre 1994

  • Hier je suis arrivé au pays du levant.

    Ce fut d'abord le dessin d'un simple sourire, frange violine en contrepoint sur l'horizon. Mais bientôt la sérénité fit place à la souffrance, comme une plaie béante sur la gueule d'un volcan furieux, déchirure pourpre, sanguine, orange, ocre rosée surgissant du bleu presque noir de l'encre refuge d'un poulpe blessé, gisant caché dans l'abri précaire d'un rocher enfoui sous une mer invisible, cruelle et silencieuse. Sur le ciel s'écoulait un thé brûlant enflammant la gorge offerte du firmament.

    Perdu, fébrile, prisonnier de mon impuissance, témoin agenouillé face à l'inexprimable beauté de la nuit qui s'embrasait devant moi pour donner vie à l'aurore, je pleurais d'émotion en comprenant que l'aube s'était vêtue pour m'éblouir, me charmer, de ses plus précieux habits de fête, atours multicolores, bouquet de fleurs aux parfums encore inconnus à mes sens. En un éclair, rais de soleil frappant en plein coeur le sommeil de la terre, je compris que j'étais au bout de ma quête, que je venais de découvrir l'autre côté de l'arc-en-ciel...

    ... Hier je suis arrivé au pays du levant.

    Kronik
    Kyoto, 3 octobre 1994