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Chroniques d'un désastre

  • Deux mois, Monsieur.

    L’âcre odeur du tabac imprègne mes doigts lourds et la douleur est là qui rappelle l’erreur : ce n’est pas une fête mais un réel poison qui envahit mon corps. Qu’importe ! Je l’oublie, le mêlant à l’alcool…

    Et ce sont des grands crus qui guident la faucheuse, cigares renommés, cognac de grand lignage, vers le havre glacé au sommet des montagnes ou je veille le soir les pas de ma compagne.

    Coupable ou bien victime ! Ivrogne ou dandy péremptoire qui, d’un rire et ses éclats croit chasser la Camarde ? Inconscient fugitif ou combattant nocturne, Epicure moderne ou triste sire esseulé ?

    Nous balançons souvent entre peine et envol, de page griffonnée en nuit blanche transie, d’écriture légère en souvenirs amers.

    Aujourd’hui j’ai choisi, c’est le noir qui l’emporte, car il est le vingt-six et cela fait deux mois que la vague parut, que l’océan s’ouvrit… et je constate bien seul ce jour anniversaire.

    La vague de l’oubli, Flavius, la vague de l’oubli…

    Deux mois. Qui pense à eux, là-bas ?

    KroniK

    26 février 2005

  • Et les enfants, Monsieur ?

    En ce vingt-six décembre, nous dormons sans savoir, repus dans notre ivresse, nous baillons dans le noir et la vibration qui sourd au bout de notre nuit, d’un seul coup va faucher cent vies, cent autres, ainsi à l’infini.

    La Terre s’est émue de ce brutal carnage et, enfin solidaire, est né un grand tapage.

    Pourquoi ?

    Oh, détrompe-toi Flavius, je ne m’oppose pas à cet élan des foules, je prie qu’en tout instant, de nos malheurs découle, le geste naturel, de l’aide à ces enfants, à ces femmes, ces hommes qui nous tendent la main : car il est si naturel d’assister son prochain.

    Les peuples empathiques s’acharnent pour construire, d’Indien en Pacifique, un univers sourire.

    Vraiment ?

    En ce vingt-six décembre, deux cent mille ont péri. Le nombre, si soudain, explique-t-il l’envie de vouloir nous débattre, le malheur de combattre ? Comment alors expliquer ces millions d’enfants morts que nous laissons tomber, serait-ce que leur mort n’est pas médiatisée ?

    Deux millions meurent ainsi, condamnés à l’oubli, cadet de nos soucis, silencieux tsunami.

    Chaque année.

    Assez !

    KroniK
    23 janvier 2005

  • Trois minutes de silence, Monsieur ?

    medium_silence1.jpgTrois minutes, tous figés, trois courtes minutes prises dans le vertige de nos vies. Trois minutes pourquoi ? Pour qui ?

    Trois minutes de silence total, en théorie, mais seulement en surface. À l’intérieur du soi, à l’intérieur de l’émoi, ce n’est pas ainsi que choses se passent…

    Compte avec moi.

    Dix secondes pour faire en toi le silence complet…
    Dix secondes pour chasser ta quotidienne fébrilité…
    Dix secondes pour enfin trouver la paix…

    Trente secondes déjà écoulées…

    Pour le croyant, trente secondes pour prier,
    Pour l’athée, trente secondes de simple humanité.

    Une minute s’est envolée…

    Puis les choses s’accélèrent :
    Dix secondes de « la vie est trop cruelle » colère,
    Dix secondes de « pourquoi eux et pas moi » culpabilité,
    Dix secondes de « pourquoi tant de misère » désespoir,
    Dix secondes d’ « il n’y a plus rien à faire » abattement,
    Dix secondes de « je suis ici pour les aider » fierté,
    Dix secondes de « je suis vraiment solidaire » contentement.

    Deux minutes sont passées…

    Subitement, on se souvient :
    Quinze secondes tout à eux, enfin !
    Dix secondes pour tous les autres, que l’on avait déjà oubliés,
    Ou ceux que l’on n’avait jamais remarqués.

    Brusque attaque de la réalité :
    Cinq secondes pour se rappeler,
    Où la voiture est garée,
    Ou ce mail à envoyer,
    Les carottes à acheter.
    Bref pour ce détail ridicule,
    Qui depuis ce matin dans ta tête circule.

    Par chance, un instant vers eux tu reviens :
    Dix secondes pour ceux qui se battent là-bas, ici, hier aujourd’hui, demain,

    Surtout demain.

    Cinq secondes pour les politiques, les notables,
    Cinq aussi pour les journalistes.

    Cinq secondes pour remarquer que les cloches ont cessé
    Cinq secondes pour noter que la foule recommence à s’agiter.

    Quinze secondes…

    Trop tard, Monsieur, c’est terminé.

    KroniK
    7 janvier 2005

  • Quel est le nom de ce gamin, Monsieur ?

    medium_gamin2-1.jpgHier je l’ai vu. Sur mille écrans son visage, immense, surexposé, devant les millions de gens.

    Et pourtant je ne sais quel est son nom.

    Malgré cette communication qui court d’un bout à l’autre de la planète, qui résonne des flots lourds de la vague qui tempête, quelque chose empêche ses mots de m’atteindre, moi qui voudrait pouvoir l’étreindre et lui dire : « Allez, c’est fini. »

    Son visage est familier, car les ondes l’ont colporté. Parfois même, je ferme les yeux, je le vois et je pense : « Je le connais. »

    Il n’en est rien en fait ; c’est un mensonge, une illusion plutôt.

    Car cet enfant, ce gamin de la rue, comme mille autres, ne parle pas, ne parle plus. Et nul autour de lui n’a survécu pour mettre un nom sur son visage. Nul ne sait qui il est. Pas de nom, pas de famille, plus de siens, plus de mains à saisir, plus rien. Sur Internet, une photo, à la télé, la vidéo d’un reporter qui passait là.

    C’est tout.

    Est-il encore ? N’est-il déjà plus qu’une ombre ? Un spectre à la merci des démons qui nous hantent ?

    S’il vous plaît, aidez-le à retrouver identité et dignité. Il n’a que faire de sa célébrité…

    KroniK
    6 janvier 2005

  • Cet enfant s’enfuit, Monsieur !

    medium_gamin1.jpgEh, gamin ! Pourquoi fuis-tu cette main qui, tendue, se prolonge d’un sourire malgré le malheur qui flotte autour de toi ? N’est-elle donc pas symbole de tendresse, l’assurance, enfin, de retrouver un toit ? Ou est-ce son regard trop serein qui t’intrigue, inquiet petit animal blessé, pour que tu n’oses te laisser aller vers cet étranger ?

    J’ai dit le mot : animal.

    Es-tu pourvu comme eux d’un signal d’alarme interne qui te dis : « Si je le suis il m’enferme » et te force à courir, à chercher refuge dans la nuit ? Hélas ! Tu le sais bien, tu as raison de courir, désespérément de t’enfuir. Car « l’homme qui aime les enfants » guette cette petite proie muette trop aisément à sa portée.

    On prétend que déjà le réseau s’organise, que tu es la convoitise que s’arrachent les prédateurs. J’avais peut-être oublié trop vite ce que parfois tourisme cache dans ces lointaines contrées.

    D’autres vont plus loin encore en lorgnant vers ces organes qu’ils pourront peut-être vendre à bon prix sur le marché du prêt-à-greffer.

    Je sais ma plume dérape, dans ma rage elle m’échappe, je ne sais la contrôler. Mais face à cette déchéance…

    Oui, comme à vous les mots me manquent. Mais à me taire, je ne me résoudrai jamais.

    KroniK
    6 janvier 2005

  • Pourquoi ce cri d’alarme, Monsieur ?

    medium_tsunami03-1.jpgOh, Flavius, ce n’est en réalité qu’un murmure, car je ne suis pas bien courageux. Comme beaucoup, je n’aime pas aller contre nature et préfère suivre les chemins tracés par les plus nombreux.

    Mais parfois…

    Oui, malgré tout, j’ai quelque souci ce matin à suivre ce sempiternel chemin. Même si c’est bien contre mon gré, que ma voix se libère et s’élève, quand bien même la peur d’être le mauvais élève me pousse plutôt à réprimer cette tendance à trop penser.

    Mais…

    Ils ont dit : « Donnez ! »

    Bof, je l’avais déjà fait. Je vis au pays de la Croix-Rouge qui sans rechigner m’a accueilli, alors c’est naturellement… mais de nous justifier cessons ici.

    Sans attendre, ma nature m’incline à tendre la main vers celui qui a faim. Même si sur le trottoir, avec son litre et son chien, devant ces belles résidences, parfois cela n’est pas très beau à voir. Même s’il ne passe pas au journal télévisé, même si les victimes ne se comptent pas nécessairement par milliers.

    De retour de leurs vacances, ils ont crié, outrés, vexés : « Les miens donnent plus ! »

    Là j’ai frémi. Quel est l’enjeu ?

    La charité, tu sais Flavius, ne compte pas, alors pourquoi tant de calculs, un tel fracas ? Un franc ou deux, cinq mille écus, dix mille euros, chacun donne ce qu’il peut. En pourcentage de sa fortune ? Le riche moins, le pauvre plus, c’est bien connu. Et ce n’est que dans les églises perdues, égarées, devrai-je dire, que l’enfant de cœur a pour consigne de contrôler qui a donné : Madame Unetelle, cent sous à peine, pingre celle-là ! Monsieur Gaspard, dix livres au moins, c’est qu’il avait du fauter le gredin !

    Alors pourquoi ?

    Encore l’Irak et sa logique ? Pour les contrats ?

    Je ne sais pas.

    Ou plutôt, là encore, j’ai peur. J’ai peur de vraiment savoir…

    Mais sachez, Messieurs, que malgré mon faible courage et mon rayon d’action limité, si je ne puis agir, je peux témoigner et aussi petit que je puisse être, je ne suis qu’un, parmi des milliers.

    Alors, Messieurs, n’essayez pas de vous jouer de nos sentiments et de nous berner !

    KroniK
    5 janvier 2005

  • Je vous ai vu bien hésitant, Monsieur !

    medium_tsunami1.jpg
    Tu sais, Flavius, je ne suis qu’un poète, un errant, qui court ce monde, parfois sans but, à la poursuite d’une rime, d’un mot, et surtout, à la recherche de cette parcelle de lumière qui apportera sans crier gare une once de bonheur dans nos vies toujours plus obscures et démunies.

    Et, tu le sais bien, cette vaine quête vagabonde est illusoire, ne veut rien dire, plaisir de sots, mon âme glisse, perdue, troublée, sur l’océan noir de la vie comme un navire sur son erre et ne peut rien contre la force sauvage et lourde, de la nature et celle, bien plus obscure, des hommes, ces renégats.

    Alors oui, longuement j’ai hésité, avant d’ouvrir ma gueule et de crier.

    Que suis-je donc face à ces professionnels journalistes qui chaque soir égrènent leurs listes de malheureux, d’abandonnés, de miraculés ? Que suis-je face à ces caméras qui chaque jour développent leurs images et nous subjuguent de leur malheur entre enfant Jésus et rois mages ?

    Que puis-je apporter de plus ?

    Rien. Je ne suis rien.

    Mais c’est ce qui me rend semblable à ceux qui sont encore… là-bas.

    Rien. Ils ne sont rien non plus.

    Quoique parfois, il me vient à penser – ai-je le droit ? –, qu’aujourd’hui, bien plus qu’hier, ces malheureux enfin existent. Non que nous leur ayons donné la vie, puisque nous l’ignorons hier, consommateurs que nous étions ! Mais notre malheur sur leur terre, enfin, quand je dis notre, tu m’as compris, soudain à ces victimes inconnues nous unit.

    Oh, certains n’existent, je le sais, que parce qu’ils ont fourni une image à nos télés.

    Mais qu’importe !

    Ils sont là.

    Ils sont là et notre effort, notre mission, un sacerdoce, j’ose le mot, est d’éviter qu’une autre vague ne les emporte. Elle porte un nom, vague cruelle :

    La vague de l’oubli.

    KroniK
    4 janvier 2005