18/09/2007
Où es-tu ? [26]
[épisode précédent]
- Qui, lui ?
- Mon père… ça ne peut pas être une coïncidence.
- Comment cela, explique-toi !
Et, comme s’il prenait soudain conscient d’un possible enchaînement logique des événements, Grégoire laissa sonner le téléphone, jusqu’à ce que l’écho de la sonnerie leur vrille les tympans. Il murmura un « Il rappellera, c’est sûr, il rappellera. »
Puis, il raconta sa version de l’histoire.
- J’ai passé un peu plus d’un an au Centre hospitalier de Genève. Pendant les six premiers mois, je ne pouvais pas parler, je ne pouvais pratiquement pas penser, à cause de la douleur. Les seules bribes de pensée qui passaient entre les mailles étaient les cauchemars.
Bien que pressés d’en apprendre plus, Juan Filiberto et Mario le laissaient parler, rongeant leur frein, à deux doigts de hurler à Grégoire le maudit que ses souffrances n’étaient rien par rapport à ses crimes, qu’ils n’en avaient rien à faire. Mais le présent semblait justifier ce retour vers Genève, puis Paris, sur les pas de Grégoire et de Thierry, son père.
- Il a été décidé de me transférer près de Paris, dans un centre de rééducation spécialisé dans les grands blessés de la route. Cela m’a fait du bien. Je me suis mélangé à cette foule anonyme. Je n’étais plus Grégoire le maudit (les mots eurent du mal à sortir de sa gorge.) J’étais redevenu Grégoire tout court, grand blessé, pas criminel ayant survécu à ses crimes…
Il marqua une pause. De nouveau, Juan Filiberto et Mario échangèrent un regard. Puisque Grégoire avait dit que son père rappellerait. Il semblait savoir de quoi il parlait. Il fallait l’écouter.
- Et que s’est-il passé ensuite ?
Grégoire sursauta.
- Pardon. Ma santé s’améliorait miraculeusement de jour en jour et les progrès physiques étaient visibles mais il m’a fallu encore un an de rééducation et de soins.
Physiques, nota Mario, ses progrès étaient physiques. Nous y voilà. En effet, le ton de Grégoire changea et devint plus désespéré.
- C’est sur le plan psychique et relationnel que les choses se sont gâtées. Tout d’abord, j’ai commencé à faire une fixation sur Blandine. Je ne cessais de penser à elle, comme à la femme de ma vie. J’en ai beaucoup parlé au psys de l’hôpital. Nous avons conclu que cette image, inconsciente dans les premiers temps, m’avait accompagné durant toute ma guérison, pour n’apparaître au grand jour qu’au moment de la convalescence. En d’autres termes, c’est mon amour pour Blandine qui m’a retenu à la vie.
- Et c’est pour le lui dire que tu es venu à Buenos Aires ?
- Pour la remercier. Je crois que je lui dois ma « renaissance ».
Il avait dessiné les guillemets avec les doigts, soulignant ainsi la toute relative qualité de vie de cette nouvelle existence. Juan Filiberto voulut poursuivre.
- Tu parlais de problèmes relationnels ?
Grégoire désigna son téléphone du regard et d’un geste de la main.
- Avec mon père… Il n’admettait pas cet amour, même symbolique, pour Blandine. Après ces années de séparation, il ne voulait pas me perdre de nouveau. Et pour lui, en Blandine se cristallisaient les forces qui m’éloignaient de lui. C’est dur de perdre un ado, pour un père. C’est encore plus dur si vous le connaissez comme votre enfant depuis deux ans seulement.
C’était donc cela. Pour Thierry, Grégoire était encore un gamin. Même si celui-ci était déjà jeune adulte lorsqu’il l’avait retrouvé, il n’avait découvert qu’un corps ensanglanté et gémissant, un nourrisson à peine né, « son » bébé.
Ils l’encouragèrent à poursuivre.
- Nous avons fini par nous brouiller, puis par nous séparer. Néanmoins, il ne voulait pas que je manque de quoi que ce soit. Il me verse une pension, qui vient compléter la rente d’invalidité qui m’a été octroyée par l’assurance…
Une rente, Mario n’y croyait pas ! Et Juan Filiberto, encore moins. Pourtant, c’était logique.
Le téléphone de Grégoire grésilla de nouveau, les tirant de leur analyse comparée des systèmes sociaux argentins et helvétiques.
- C’est encore lui ?
- Oui, je décroche ?
- Il est l’heure Grégoire…
[à suivre]
08:50 Publié dans Histoires courtes | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note










Commentaires
Écrit par : mamita | 18/09/2007
Écrit par : roger de Monique | 18/09/2007
Écrit par : roger de Monique | 18/09/2007
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