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  • La promenade [3]

    [épisode précédent]

    Les momies chuchoteuses étaient en réalité trois statues taillées dans la roche. Elles représentaient, sous forme d’ébauches, trois personnages qui avaient vécu au village : les vieux du Puente de Mayo. C’était un petit pont de pierre, aux larges parapets, planté au-dessus du Rio Verde, cours d’eau maigrelet à sec onze mois par an.

    La qualité de ce pont venait des parapets… et de l’ombre ! Trois vieux du village en avaient fait leur quartier général et ils y passaient le plus clair de leur temps. Le premier était campé les fesses bien calées sur la pierre du pont, sa canne plantée entre ses genoux, les deux mains posées à l’horizontale sur la crosse et observait la route vers le sud. Nul n’aurait su dire s’il avait un jour porté son regard vers le nord !

    Le deuxième était assis un peu à l’écart du premier, lui tournant légèrement le dos, sa main gauche posée sur un livre. La encore, personne ne l’avait jamais vu lire la moindre ligne mais pourtant, chaque jour un nouveau livre l’accompagnait sur le pont.

    Le troisième, peut-être parce qu’il était le plus petit, ne s’était jamais assis sur le pont. Il faisait toujours face aux deux autres, ses deux frères, en verrouillant le trafic en provenance du nord. Et nul n’aurait su dire s’il avait un jour porté son regard vers le sud !

    Le pont leur appartenait presque.

    Jusqu’à ce que la faucheuse ne décide de mettre fin à leur dialogue silencieux et ne les emporte un par un vers d’autres ponts, d’autres rivières, d’autres paysages…

    Mais qu’était le pont sans leur quotidienne présence ? On commanda donc à un artiste local trois représentations symboliques. L’artiste n’oublia ni la position des « Trois Vieux » comme fut intitulée l’œuvre, ni leurs accessoires, canne pour le premier, livre pour le second et montre à gousset à la main pour le troisième.

    Pourquoi chuchoteuses ?

    Par ce qu’au contraire des trois vieux, qui faisaient volontiers la conversation aux passants et aimaient à philosopher, à s’embarquer imprudemment dans de longues diatribes politiques ou à évoquer simplement l’état des récoltes, selon le profil desdits passants, les statues – les momies – n’adressaient pas la parole aux promeneurs.

    Enfin pas vraiment. Disons qu’elles attendaient qu’ils aient le dos tourné pour leur chuchoter leurs quatre vérités.

    Désagréable, très désagréable.

    [à suivre]

  • 24 septembre 2006

    "La promenade" sera donc restée en suspens pendant le week-end. Cause ? KroniK et sa Brune sont encore en vadrouille, pour admirer soit Federer à Palexpo, soir Julio & Veronique, invités d'almaTango.

    La pause fut salutaire : Rodgeur a gagné tous ses matchs et offert une belle victoire à la Suisse, et Julio & Véronique nous ont ravis !

    Morale : vive la pause !

    Bisous tangueros...

  • La promenade [2]

    [épisode précédent]

    Durant les premiers mois, la promenade se limita néanmoins à une paresseuse déambulation sur la grand-place du village, laquelle faisait inévitable penser, curieux retournement de l’histoire coloniale de l’Espagne, à l’architecture et la topologie typiques d’Amérique latine. C’était en effet une grande place carrée d’environ un hectare, légèrement en pente et précisément orientée. Au nord, l’église, sa porte monumentale ainsi ouverte vers le sud et le soleil. Sur les trois autres côtés de la place, pratiquement tous les commerces et artisans dont les villageois pouvaient imaginer avoir besoin, depuis le cordonnier jusqu’au marchand de charbon en passant par plusieurs épiceries, un bar – et sa terrasse – dont le maire n’était pas peu fier malgré son inutilité flagrante car on avait omis de la couvrir ! Au centre de la rangée orientale, la mairie, nettement plus petite que l’église, mais à deux pas du café justement. Si la grandeur avait été abandonnée aux maîtres spirituels du village, la justice (divine ?) avait placé les plaisirs terrestres au plus près de leurs consommateurs.

    Un peu plus loin, le canneur, ses chaises et autres ouvrages en osier. Puis le poissonnier, le boucher, la mercière, la pharmacienne et bien d’autres encore. Et tout au fond, presque à l’écart, la boulangerie, comme un fait exprès, pour obliger les ménagères affairées aux courses matinales à passer devant toutes les échoppes entre la prière et l’indispensable miche de pain.

    Bientôt cependant, Maria Teresa remarqua un petit sentier qui quittait la route du village non loin de chez eux – comme tous les nouveaux ménages, leur maison se trouvait un peu à l’écart de la grand-place, occupée par les commerçants et les notables. Elle décida qu’ils s’y aventureraient dorénavant et ce fut ainsi chose faite, car Juan Antonio semblait accepter sans encombre ce transfert d’autorité, tant que Maria Teresa tenait la maison, la cuisine, et les enfants.

    C’est au bout de ce sentier qu’étaient postées les momies chuchoteuses.

    [à suivre]

  • La promenade

    C’était une habitude qu’ils avaient prise peu après leur mariage. Maria Teresa, consciente que la cuisine andalouse qu’elle avait apprise dans les jupons de sa mère depuis ses plus tendres années ne manquerait pas de transformer son svelte Juan Antonio à peine sorti de l’adolescence – ils avaient tout juste dix-huit ans lorsque la nature et les autorités familiales et ecclésiastiques leur désignèrent péremptoirement le chemin de l’église –, en la figure paternelle traditionnelle à la panse rebondie et au crâne dégarni, avait décidé un bon matin que, dès que leur emploi du temps le leur permettrait, ils iraient en promenade.

    Oh ! Elle ne quittait pas le confort douillet de leur petite maison paysanne avec joie. Et ces balades n’avaient pour elle rien d’une partie de plaisir, surtout les premières années. Mais, qu’elle fut enceinte jusqu’au yeux ou à peine sortie des douleurs, qu’elle fut exténuée par les journées humides au bord du lavoir ou qu’elle eut le dos cassé par le travail dans son carré de légumes, qu’elle eut à pousser landau, bicyclette ou à charger à bras (le dernier) bébé, elle cachait peines et tourments pour donner l’exemple.

    C’est qu’une andalouse, Monsieur, ne courbe l’échine que pour mieux faire face au vent, comme ces troupeaux de toros bravos qui, s’ils n’étaient animaux, prendraient peu à peu la forme torturée des oliviers qui labourent les terres arides au nord de Jerez de la Frontera.

    Qu’on ne se méprenne pas pourtant : Juan Antonio n’avait rien d’une chiffe molle. Bien au contraire ! Levé chaque jour longtemps avant l’aube, il s’échinait quotidiennement au port, portefaix misérable cheminant de fond de cale jusqu’à la conserverie, le dos cassé sous des caisses à poisson glacées et pestilentielles. Malgré tout, l’inexorable destin du mari heureux et repu l’attendait : Maria Teresa se devait d’agir dès les premières années, créer des habitudes, une saine routine, mieux encore, une tradition familiale que ses enfants perpétueraient de génération en génération.

    [à suivre]

  • 17 septembre 2006

    Que faire lorsque le nuage se pose sur les Dryades et refuse de s'éloigner, que la pluie sans cesse tombe dès potron-minet, que la froideur s'installe pour ne plus vous quitter ?

    Demandez à KroniK de préparer du bois et de faire une cheminée.

    Demandez à la Brune de s'affairer en cuisine : aïoli, sardines, poivrons au four, courgettes et fromages apparaissent en un tour de main autour des tartines de bon pain grillé. Et que dire des fruits au porto qui pétillent dans le four ?

    Laissez alors KroniK ouvrir une bonne bouteille de malbec argentin.

    Un peu de musique.

    Et hop ! Tout à coup le soleil envahit la maison !

    Où étions-nous hier ? Dans les froids jurassiens ou sur une île inconnue ?

    Douceur dominicale du foyer...

  • 12 septembre 2006

    Platines (virtuelles) et amplis ont été briqués, polis, bichonnés, putzés. Connexions ont été vérifiées. Câbles démêlés. Fiches contrôlées. Laptop paré. MP3 bien alignés. Playlists synchronisées. Ayudantes tous motivés...

    C'est bon. Dès demain, nous pouvons reprendre la pratique de tango.

    La vida es una milonga!

  • 11 septembre 2006

    J'ai posé un baiser sur sa joue, glissé un bouquet de fleurs dans sa main. Elle a dit qu'elle me garderait bien un an de plus auprès d'elle. J'ai souri : ce serait un bel anniversaire de mariage. Ouf !

    À ma Brune...

    KroniK

  • L'autre été

    Un autre été est venu frapper à la porte des Dryades, comme un vieil ami qui serait revenu sur ses pas pour passer quelques heures de plus avec nous.

    Nous avons tant de choses à nous dire...

  • Mariage pluvieux [26]

    [épisode précédent]

    - Calmez-vous, calmez-vous.


    Juan Filiberto n’en finissait pas de consoler Alicia, miraculeusement rescapée de la fusillade.

    - Est-ce que vous pouvez marcher ? Nous allons vous conduire à l’hôpital. Pour l’instant, vous avez besoin de soins et de repos.

    Puis, se tournant vers l’entrée du sous-sol derrière lui :

    - Envoyez-moi un ambulancier, cette femme a besoin d’aide !

    - Merci, parvint-elle à murmurer.

    - Ecoutez… Ce serait mieux si vous lâchiez cette arme. Elle n’a rien à faire entre vos mains. Vous l’avez trouvée par terre, n’est-ce pas ?

    Regards.

    Silence.

    Puis un gémissement diffus et Juan Filiberto qui se tourne vers une autre victime. Il a déjà oublié. Il a déjà effacé de sa mémoire ce qu’il a vu. En théorie au moins… L’arme est dans la poche de sa veste, à l’abri.

    ***

    Miguel Angel ne cessait de marteler ses arguments :

    - Quelque chose nous échappe. Selon la balistique, l’arme qui a tué Claudia Luschini n’est pas parmi celles que nous avons retrouvé sur place, ni parmi celles des policiers qui ont participé à l’assaut. C’est invraisemblable !

    - Ecoute Miguel Angel, ce fut très confus. Il y a des choses que nous ne pourrons jamais comprendre, ou expliquer. Claudia Luschini est morte, Bisbal – ou Kirchner – est incapable de parler pour l’instant et il restera probablement longtemps dans cet état.

    - Ça m’énerve de ne pas comprendre ! Où est-elle cette arme ?

    - Tu as pensé aux tireurs d’élite ? Le président n’a pas voulu qu’on les interroge. Secret défense.

    - Je croyais qu’ils étaient restés sur le toit du Club nautique.

    - Va savoir… Dans la cohue !

    - Dis, Miguel Angel… Ça te dirait de me remplacer quelques temps à la tête de la brigade ?

    - Qu’est-ce qui se passe, Chef ? Vous prenez des vacances ? Ou vous voulez changer de sujet ?

    - Disons que changer de sujet, c’est déjà des vacances… Tiens, en parlant de changer de sujet, regarde : nous sommes de mariage samedi prochain :

    - Ah bon, qui ça ?

    - Ana Laura et Andrés.

    - Ils n’ont pas de chance ces deux. Ils annoncent du mauvais temps pendant tout le week-end. Après ce qu’ils ont vécu, un peu de soleil n’aurait pas fait de mal !

    - C’est pas grave.

    - Oui, je sais.

    - Mariage pluvieux…

    Une fois de plus, Juan Filiberto de Dios laissa à son adjoint le soin de poursuivre sa pensée. Mais celui-ci, qui s’habituait peu à peu à travailler avec le commissaire, laissa l’espoir se fondre peu à peu dans le silence, comme pour mieux l’habiter.

    [FIN]

  • Mariage pluvieux [25]

    [épisode précédent]

    Malgré les prouesses de Jorge, l’histoire avait décidé qu’Andrés et ses compagnons d’armes ne participeraient pas à l’épilogue tragique qui se déroula dans l’ancienne gare de San Fernando. Ils étaient encore bien loin du Club nautique lorsque la montre du commissaire Juan Filiberto afficha enfin quatre heures du matin.

    À sa propre surprise, Juan Filiberto prit la tête de ses hommes, comme si l’action décidée (irréfléchie ?) pouvait être la réponse à son grandissant rhumatisme de l’âme.

    - Vivants, scandait-il en silence, en exagérant le mouvement de ses lèvres pour compenser l’absence de son, tâchons de les arrêter vivants.

    - Miguel Angel, rappelle-leur qu’il faut éviter de tirer. Un seul coup de feu et c’est la fusillade, pour sûr.

    Les deux premiers hommes atteignaient déjà l’escalier, juste devant le commissaire qui, malgré sa volonté de bien faire, n’avait pu avancer aussi vite que ces deux jeunes officiers de police.

    Ils pénétrèrent dans un sol-sol à l’abandon, jonché de détritus divers. Ce lieu avait probablement servi de squat ou d’abri de fortune pendant des années. Cependant, totalement insalubre, il avait même été abandonné par les plus démunis. À moi que Bisbal et ses hommes ne les aient chassés ?

    La première salle était vide. Ils poursuivirent prudemment, ne s’interpellant que par gestes et regards. Bien qu’à l’abandon, le sous-sol était éclairé par des plafonniers. Cela facilitait leur progression et servait leur approche : l’obscurité aurait démultiplié leur bruit de leurs pas.

    Ils découvrirent Ana Laura dans la deuxième salle. Elle était inconsciente. Un policier se pencha sur elle pour vérifier qu’elle était encore en vie. Il confirma d’un hochement de la tête en direction de Miguel Angel.

    Cependant, le danger était tout près : la porte d’une troisième pièce était ouverte. Ils entendirent une conversation.

    - Bisbal, tue cette traînée et partons. La police est à nos basques, il faut se tirer !

    - Je ne suis plus Bisbal, Claudia.

    - Mais qu’est-ce que tu racontes ? Tu délires ! Elle t’a embobiné avec son discours à la petite semaine. Tu… tu… Qui est-elle, nom de Dieu ?

    - Laisse-là.

    - Tu te fous de moi ! Sors de là. Tire-toi. Je m’en charge.


    Un mouvement de meubles, une chaise peut-être. Impossible de tergiverser.

    - Police, police. Baissez vos armes. C’est fini !

    - Salopard de flic.


    Puis la fusillade. Le bruit assourdissant des déflagrations dans le sous-sol aveugle. Les chairs déchirées. Les tympans meurtris. Les yeux apeurés qui observent et gravent ces images à jamais.

    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [24]

    [épisode précédent]

    Hugo San José n’eut pas le loisir de sortir de la voiture à la suite de Claudia : il remarqua immédiatement la lueur rougeâtre du viseur laser qui, depuis le toit du Club nautique, était venu se loger sous son épaule gauche…

    Courageux mais pas téméraire, il déposa avec précaution son arme sur le tableau de bord avant de sortir du véhicule lentement et sans un mot d’alerte puis de lever les bras. On sentait le professionnalisme du geste : un ancien flic ou un militaire, peut-être ?

    Le commissaire Juan Filiberto jeta un coup d’œil vers le Club nautique : Nestor Kirchner avait bien envoyé ses hommes et, à sa plus grande surprise, il semblaient ne pas outrepasser leur rôle ! Argentine, tu es presque trop belle pour moi, pensa-t-il avec cette lassitude qui le quittait de moins en moins souvent.

    Trois heures cinquante-quatre. Comment était-ce possible, il ne s’était écoulé que six minutes ? Et il en restait encore autant ! Même pour lui, qui avait imposé ce délai, l’attente devenait pesante.

    ***

    Roger, qui se retournait de plus en plus souvent, s’exclama soudain :


    - Il y a un truc qui cloche : j’ai l’impression qu’ils ne nous suivent plus.

    - Tu crois qu’ils ont remarqué quelque chose ?

    - Non seulement je le crois mais j’ai même l’impression que la voiture qui vient de faire demi-tour au fond de l’avenue derrière a non seulement décidé de ne plus nous suivre mais a bel et bien trouvé une autre cible.

    - On devrait les poursuivre !

    - Vous croyez ?

    - Alors Jorge, c’est encore à toi de jouer.


    [à suivre]