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  • Mariage pluvieux [23]

    [épisode précédent]

    - Ma fille ? Qu’est-ce que tu racontes ? Comment est-ce possible ?


    Osvaldo Kirchner, totalement incrédule, regardait Alicia, fauché par une assertion qui le stupéfiait.

    - OK, écoute-moi. Essaye de te souvenir. Tu as étudié à l’Université de Belgrano. J’y étais aussi. Nom de Dieu, tu ne te souviens pas ?


    Alicia voyait l’incrédulité sur le visage de Mariano, ou d’Osvaldo. Après tout, qu’importait son patronyme. Il ne se souvenait pas de leur amour, sincère, probablement militant. Étudiants, syndicalistes, leurs étreintes fleuraient la dialectique, la lutte des classes !

    Puis l’attitude de Bisbal changea, comme si Kirchner reprenait le dessus, des années plus tard…

    - Alicia, je crois que je revois un visage. Il était plus jeune que le tien, désolé. Mais le regard est le même… Oui,…


    Et soudain il posa un genou à terre, comme si sa jambe s’était dérobée sous son poids.

    - Les images me reviennent. Je me rappelle ces années !


    Puis l’effondrement.

    - Ah, qu’ai-je fait ? Alicia, aide-moi ! Que suis-je donc devenu ? C’est impossible ! Ce ne peut pas être vrai ! Ce ne peut pas être moi !


    Puis un hurlement, un sanglot, un corps qui se recroqueville, se blottit le long d’une paroi. Une douleur intense qui brûle les chairs, qui vrille l’âme.

    - No puede ser, no puede ser (Ce n’est pas possible, ce n’est pas possible). Pas possible.

    - Osvaldo.

    - No puede ser.

    - Osvaldo !

    - No, no. Es imposible…

    - OSVALDO ! Je te sortirai de là…

    - Qu’y a-t-il ? Qui me parle ?

    - Osvaldo. Je n’ai jamais cessé de t’aimer.


    Un crissement de pneus traversa l’avenue, comme une balafre sur un visage frappé à l’arme blanche. En cet instant, Miguel Angel Rios comprit pourquoi Juan Filiberto était le chef : il se sentit tout d’un coup désemparé.

    Avant que ses hommes n’aient pu réagir, Claudia Luschini avait traversé la gare et s’était engouffrée dans un escalier latéral qui semblait mener à un sous-sol. À nouveau, la patience du commissaire avait fait des merveilles : ils savaient maintenant où concentrer leurs forces.

    Miguel Angel connaissait la réponse mais il ne put s’empêcher de poser la question.

    - L’assaut est toujours prévu à quatre heures, Commissaire ?

    - Hésiteriez-vous, Miguel Angel ?


    Ce dernier ne prit pas la peine de répondre…

    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [22]

    [épisode précédent]

    - Ce n’est pas vrai !


    Claudia Luschini, l’ange de la mort, venait de pousser un cri de fureur.

    - Que se passe-t-il ?


    Hugo San José était perplexe devant la colère subite de Claudia, alors que tout semblait se passer au mieux.

    - Ils nous ont possédés comme des enfants de cœur !

    - Comment ça, explique-toi. Je ne comprends rien à ce que tu me racontes !

    - Regarde la voiture là-bas. Ce sont des flics en planque. Et il y en a une autre deux rues plus bas. Ce n’est pas nous qui sommes en train de les piéger vers Sunderland, c’est l’inverse !

    - Et pourquoi ça ? Tu crois peut-être que nous allons nous laisser prendre les bras croisés ?

    - Imbécile. Ils sont de mèche avec la police et tout ceci n’est qu’une diversion. Il veulent que nous bagarrions ici, pour nous tenir éloignés de Bisbal. C’est un piège ! Vas-y, fonce. ! Laisse tomber les autres, ils se débrouilleront bien sans nous, et filons à la gare.


    La voiture des malfrats fit un brutal demi-tour et fonça vers la Gare de San Fernando. Il semblait que, conformément à la tradition, tous les acteurs seraient bientôt réunis en un seul lieu… À moins que le dernier acte ne se joue déjà avant l'arrivée de Claudia ?

    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [21]

    [épisode précédent]

    Quelle heure pouvait-il bien être ? Alicia essayait en vain d’apercevoir une lueur, un signe, qui aurait indiqué l’arrivée de l’aube, la fin de cette nuit sans fin dans laquelle elle et sa fille Laura Ana étaient plongées. Trois heures du matin ? Quatre heures peut-être ? Si elle n’avait pas d’indication externe, elle avait entendu dans un demi-sommeil le bruit caractéristique des informations radiophoniques et cette horloge reconnaissable entre mille en Amérique latine, reprise dans un thème à succès de Manu Chao.

    - Son las dos de la mañana en Buenos Aires, il est deux heures du matin, avait indiqué l’animateur de l’émission nocturne.

    Que s’était-il passé avec Osvaldo ? À l’évidence, le tortionnaire avait été lui-même victime d’un traumatisme qui l’avait plongé dans cet état second et effacé le souvenir de sa vie antérieure. Ou était-ce l’horreur de ses propres actes qui l’avait poussé à mutiler ce pan de mémoire, pour le protéger d’une conscience qui sans doute aucun condamnait sa nouvelle personnalité ?

    Elle décida de l’attaquer encore une fois, de le pousser sur la route de souvenirs lointains, afin de le faire basculer vers l’univers de conscience qu’il avait un jour abandonné.

    - Comment te sens-tu ce matin Kirchner ? Tu es KO ou tu es OK ?

    Comme ses camarades l’avaient fait des centaines de fois avant elle, elle prononça cette phrase qui, vingt cinq ans auparavant, était presque devenu un rituel matinal, au bout des longues nuits estudiantines. Comme cette phrase semblait douloureusement pertinente des années plus tard. Osvaldo Kirchner était connu pour son humeur changeante. Certains matins il se réveillait OK, d’autres il était carrément KO. O et K, ses initiales. Jeu de mot pour évoquer les humeurs changeantes du leader de la bande. Avaient-ils connu les signes avant-coureurs d’une folie ?

    Bisbal tressaillit. La phrase d’apparence anodine, qu’Alicia lui avait lancée, lui vrillait le cerveau. Il se redressa d’un bond, les paumes de ses mains serrées contre ses tempes, comme si une soudaine migraine lui tenaillait le crâne. Dorénavant, il hurlait :

    - Tais-toi donc, mais tais-toi donc !

    - Osvaldo. Je ne peux pas me taire, tu le sais bien. Je n’ai jamais su me taire ! Ne résiste pas, laisse la mémoire trouver ton chemin. Je ne te juge pas. Je crois que je t’ai enfin compris. Ta souffrance, ton errance. Laisse-moi t’aider.

    Osvaldo hurlait de plus en plus fort. La douleur devenait insoutenable. Parfois, il se saisissait de son arme, menaçait Alicia, puis semblait vouloir se tirer une balle dans la tête.

    - Ne tire pas, Kirchner. Ta mort n’apporterait rien de plus.

    Il la menaçait de nouveau.

    - Ni la mienne. La douleur est en toi !

    - Au moins je ne vous entendrais plus. Je veux le silence, le silence ! Tais-toi.

    - Je ne le peux pas !

    - Alors vous mourrez toutes les deux. J’en ai assez, assez, assez !

    Il se précipita vers l’autre pièce, dans laquelle gisait Laura Ana, dans un semi-coma.

    - Osvaldo ! Ne fait pas ça !

    Il sera retourna, hirsute, comme en transe. Il percevait la douleur qu’il infligeait à Alicia et remarquait qu’il reprenait l’avantage.

    - Et pourquoi donc l’épargnerai-je ?, demanda-t-il avec l’arrogance aveugle des bourreaux.

    - Parce que c’est ta fille, Osvaldo, la fille de notre union.

    Et Alicia s’écroula dans un nouveau sanglot.

    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [20]

    [épisode précédent]

    La souricière était en place.

    Le commissaire Juan Filiberto de Dios avait réparti la plupart de ses hommes autour de la gare de San Fernando, les autres dans les rues alentour et devant le Club nautique. Par précaution, il avait également fait amener discrètement une ambulance au Club. Il se souvenait des propos du président Kirchner et voulait éviter toute perte humaine, même s’il savait que cela serait difficile. Le personnage qu’il s’apprêtait à affronter était un ancien tortionnaire des prisons de la dictature, il s’était évadé quelques jours auparavant sans encombre de la prison la mieux surveillée du pays, et avait sous ses ordres un escadron sanguinaire, les anges de la mort.

    Et, comble de malheur, on venait de découvrir qu’il était le frère du président de la république, alors que l’on le croyait mort en héros à la fin des années soixante-dix.

    Juan Filiberto soupira. Il se tourna à nouveau vers Miguel Angel Rios, comme il le faisait de plus en plus souvent. Plus jeune, plus enthousiaste, de cette génération qui n’avait pas vécu la dictature et qui croyait dur comme fer au futur de ce pays. Le commissaire se sentit vieux, tout d’un coup. Peut-être devait-il laisser tomber, aller boire une tasse de café chez Tortoni puis rentrer chez lui pour écouter le dernier opus de Sandra Rumolino, mélancolique à souhait, ou se laisser emporter par la dérision tanguera des « Cosos de al lao » ?

    Sale fin de nuit…

    Un mouvement le ramena à la réalité. C’est Miguel Angel qui agitait sa radio de loin, lui faisant signe d’allumer la sienne.

    - Chef, ça va ? On attend vos consignes pour y aller.

    - Tout le monde est en place ?

    - Bien sûr, chef !

    - On a une idée du nombre de personnes à l’intérieur ?

    - On ne peut pas être certain, mais il ne doit pas y avoir grand monde. Ce n’est qu’une planque ici, pas leur quartier général. Ils ne pensent pas pouvoir être découverts. Qui penserait à cet endroit paumé, oublié depuis vingt ans ?

    - Ils ont eu tort. On y va à quatre heures tapantes… mais en douceur. Réglons nos montres, il est trois heures quarante huit.

    - Pourquoi attendre, chef ?

    - Je veux que nous prenions le temps de nous imprégner du silence de la nuit et de nous confondre avec lui. Le moindre faux pas, et c’est la vie des otages…

    Il ne termina pas sa phrase, laissant à son adjoint, une fois de plus, le soin d’en méditer la portée.

    [à suivre]

  • Vu sur... Politis (16 août 2006)

    VERS LA MORT DE L’HUMANISME ?

    Où que je tourne la tête, la même angoisse : le droit d’asile et de séjour se restreint comme une peau de chagrin.

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  • Mariage pluvieux [19]

    [épisode précédent]

    - Juan Filiberto ? C’est bon, ils nous ont repérés, comme prévu et, à les voir s’agiter, je crois qu’ils ont appelé à la rescousse. On fait comme on a dit ?

    - Continuez, c’est tout bon. Nos hommes attendent du côté de Sunderland car je pense qu’ils vont essayer de vous entraîner dans ce coin : c’est un véritable cul-de-sac, l’envie sera trop forte. Ils vous veulent aussi. Faites gaffe !

    - OK, on avance.


    Juan Filiberto se tourna vers Miguel Angel Rios.

    - On y va. Vérifie du côté de San Fernando pour voir s’il y a déjà du mouvement. Appelle la voiture en planque. J’ai besoin de savoir.

    - OK patron.


    L’info tomba à peine quelques instants plus tard.

    - Il y une fille qui vient de sortir de la gare de San Fernando. Elle a démarré en trombe. Les gars ne l’avaient pas remarquée jusqu’ici mais son signalement correspond à celui de Claudia Luschini.

    - Bingo ! Nestor avait raison : ils sont bien planqués là-bas. On peut dire que l’enquête vient d’avancer d’un coup.

    Il composa un numéro sur son portable. Le Président Kirchner ne l’avait pas bluffé. C’était bien une ligne directe. Il répondit lui-même.

    - Kirchner.

    - Juan Filberto. Vous aviez raison Président. On a placé une planque au Club nautique et on a repéré un suspect qui sortait de la gare de San Fernando. Cela ne peut pas être une coïncidence.

    - Merci, Juan Filiberto. J’étais au courant.

    - ...

    - Je sais, je sais. Désolé de t’avoir doublé sur ce coup-là mais je dois prendre des précautions, malgré moi. Puisque tu as été plus franc que moi, je te donne l’information. Il y a deux hommes de la brigade présidentielle sur place. Ils pourront t’aider si tu le souhaites. Ils sont informés : c’est toi le patron sur cette affaire.

    - C’est dur à avaler mais je te comprends.

    - Sans rancune alors.

    - Sans rancune.

    - Merci Juan Filiberto. Tu es un véritable serviteur de l’État.


    Il rapprocha, se demandant encore comment il pouvait traiter de la sorte avec le président de la république. C’était vrai, il n’éprouvait pas la moindre rancune envers cet homme.

    - Rios ! En voiture ! Vous avez tous vos armes et vos gilets ?


    Les hommes acquiescèrent.

    - Alors allons-y. On va peut-être voir la fin de cette longue histoire !


    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [18]

    [épisode précédent]

    Claudia Luschini s’approcha de Laura Ana, qui semblait endormie. Ce n’était pas le cas, pourtant. Elle s’était évanouie, à cause de la douleur. L’ange de la mort la tira violemment par les cheveux et la traîna vers le mur.

    - Repose-toi donc, l’intello, puisque c’est ce que tu sais faire de mieux…


    Claudia était à l’évidence en manque d’adrénaline. La trop faible résistance de Laura Ana lui laissé un goût amer de frustration dans la bouche. Où était-ce la bile, remontée dans un hoquet lorsqu’elle avait frappé la prisonnière de toutes ses forces, au point de s’en tordre la cheville.

    Mais elle aimait souffrir tout autant qu’elle aimait faire souffrir. Sa propre souffrance physique lui faisait oublier un peu l’absence de Juan Antonio, abattu lors d’une embuscade fomentée par Alicia et ses complices. Elle l'aidait aussi à écarter la rumeur persistante qui clamait que l’autre ange de la mort avait été sommairement exécuté par un Torres Bisbal affolé…

    Où était-il d’ailleurs ? Elle ne l’avait pas trouvé au rez-de-chaussée de la gare et c’est en le cherchant dans le sous-sol laissé à l’abandon qu’elle avait décidé de se défouler tout d’abord sur Laura Ana. Elle ne supportait pas que celle-ci conserve cette flamme hautaine dans le regard malgré l’avalanche de coups…

    - Mais qui es-tu donc ?


    Le hurlement de Bisbal, dans la pièce voisine, la tira brusquement de ses souvenirs. Elle allait se précipiter vers la porte lorsque la vibration de son téléphone portable la ralentit. Elle reconnut le numéro de Hugo San José, qui dirigeait la base de Villa Urquiza, non loin de Sunderland. Qui penserait qu’ils se cachaient dans un quartier aussi tranquille ?

    - Allo Hugo. Que se passe-t-il ?

    - On dirait qu’on nous cherche. Andrés et ses zigues sont passés trois fois dans le quartier. Faut croire que quelqu’un les a briefés.

    - En voilà une bonne nouvelle ! On va pouvoir réunir les amoureux, comme ça ! Essayez de les rabattre sur Sunderland. Il ne feront pas un pli dans ce secteur. On les tient.


    Elle claqua le combiné et fit demi-tour vers la sortie. Que Bisbal hurle n’avait rien d’étonnant après tout, lui qui était poursuivi par des milliers de fantômes. Elle règlerait ce problème un peu plus tard. Et puis, il commençait à mollir avec les années. La relève viendrait bientôt. Le plus important, c’était la cause. Et le retour aux valeurs d’ordre et de discipline. L’Argentine n’avait pas dit son dernier mot !

    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [17]

    [épisode précédent]

    - Vous me prenez pour un imbécile, ou quoi ?


    L’atmosphère dans le commissariat était pour le moins tendue… Juan Filiberto n’avait probablement pas été jugé correctement jusqu’ici par les acteurs de l’affaire. Il se révélait beaucoup plus pugnace, entreprenant et fin observateur qu’attendu. Peut-être un symbole du renouveau de l’Argentine et de sa police.

    Il avait déjoué la filature sans la moindre difficulté et maintenant Jorge, Andrés et… un Roger passablement penaud se retrouvaient dans une des salles du poste de police, à écouter un sermon dont il se seraient bien passés.

    - Écoutez, je ne vous blâme pas, je ferais peut-être la même chose à votre place. Mais j’ai choisi une autre voie que la vôtre et, si vous voulez que l’Argentine avance, vous devez la respecter. Si vous voulez la vendetta, allez en Italie. C’est bien de là que nous venons pour la plupart, non ?


    Ce n’était pas le genre de question à laquelle on doit répondre. Cependant Roger, le français, eut probablement un regard de trop.

    - Toi, le parigot, c’est pire. Je devrais te faire escorter jusqu’à l’aéroport et te fourguer dans le premier avion pour l’Europe… À tes frais d’ailleurs, pour la peine.

    - Désolé, chef. On croyait bien faire. Et les jeunes sont un peu à cran, tu comprends.

    - Oui, commissaire. On est sans nouvelle. Raul est muet. Tu ne nous dis pas grand-chose non plus.

    - Alors on te colle aux basques. C’est normal. Tu es notre seule source d’information.

    - Tu pourrais au moins nous briefer.

    Juan Filiberto hésitait.

    - Vous savez, je vous connais comme mes fils. Vous leur ressemblez comme des frères. Fougueux, péremptoires, intransigeants, généreux… et téméraires. Les combats que vous avez vécus ces dernières années ne font pas de vous des professionnels, et c’est bien heureux ! Vous avez été victimes et vous vous êtes organisés afin de faire face aux menaces, aux pressions, aux dangers.

    - Même si je l’ai évoqué, ce n’est pas au futur de l’Argentine auquel je vous demande de penser aujourd’hui. C’est aux vies d’Alicia et de Laura Ana. Vous avez cherché à me suivre, afin d’obtenir des informations. OK. Alors imaginez un moment que je passe près du lieu où elles sont enfermées, si tant est que je le connaisse, et qu’un des hommes de Bisbal vous reconnaisse.


    Les hommes baissaient la tête. Enfin, Jorge osa murmurer quelques mots.

    - Dans une situation pareille, je crois que je ne donnerais pas cher de la vie des otages…

    - Alors laissez-moi faire mon boulot.

    - Mais…

    - Ah, vous voulez vous rendre utiles ! N’est-ce pas ? OK. D’accord. Dans ce cas, j’ai une mission à vous confier…


    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [16]

    [épisode précédent]

    - Je fais parfois confiance aux hommes mais jamais aux institutions !

    - Que veux-tu dire par là, Jorge ?

    - Juan Filiberto de Dios nous explique que cette affaire est désormais entre les mains de la police, que les choses sont sous contrôle et que la libération d’Alicia et de Laura Ana n’est plus qu’une question d’heures… Mais qu’est-ce qui nous dit que ses équipes ne sont pas infiltrées par des complices de Bisbal ? Ou qu’il n’y aura pas de bavure ?

    - Comment penses-tu pouvoir agir ? Nous n’avons même pas idée de l’endroit où Bisbal les cache !

    - Filature. La seule chose qui me semble certaine, c’est que Juan ne délèguera pas cette affaire, surtout pas maintenant que Kirchner lui fait confiance !

    - Alors il suffit de coller au train du commissaire.


    La conclusion était venue de Roger, qui résuma en quelques mots l’opinion générale.

    - Jorge, tu es notre meilleur conducteur. C’est toi qui prendra le volant. Nous serons quatre en tout : Raul, Roger, toi et moi.

    Andrés d’imposait naturellement comme le chef. Un leadership que personne ne lui contestait.


    ***


    - Préparez une voiture !

    - Oui, Monsieur le Président.

    - Et appelez Guillermo Guzmán. Qu’il vienne à la première heure avec ses deux meilleurs hommes, dont un tireur d’élite.

    - À vos ordres. Faut-il avertir le service des communications présidentielles, ou la presse ? Pensez-vous faire une déclaration officielle ?

    - Dieu me préserve des journalistes ! Ce n’est vraiment pas le moment de les voir rappliquer. Tout ceci doit rester absolument confidentiel ! Con-fi-den-tiel ! Je dirais même mieux : secret défense.

    - OK patron, je fait venir Guillermo tout de suite. Inutile d’attendre demain si j’ai bien compris.

    - C’est ça, qu’il vienne, je l’attends…


    ***

    - Tu n’es pas vraiment différent des autres, finalement.


    Bisbal tressaillit. Où trouvait-elle encore la force de l’affronter alors qu’il avait laissé Claudia Luschini faire de son corps un amas de douleur ensanglanté ? Lassé, et peut-être libéré par l’absence de l’ange de la mort qui avait quitté son quart pour prendre un peu de repos, sur ses ordres, il décida d’accepter l’invite au dialogue.

    - Que veux-tu dire par là ?

    - Tu m’as aimée, Osvaldo. Et pourtant, à l’image de nombre de tes frères mâles argentins, tu m’as délaissée pour une autre, plus jeune, plus malléable, dès que j’ai démontré ma maturité, mon esprit critique, mon sens de la rébellion… et mes premières rides !

    - Que veux-tu dire par là ? Je ne te connais pas que je sache… et je n’ai jamais aimé personne !

    - Osvaldo… Comment crois-tu que je connais ton nom ? Combien d’argentins vénèrent aujourd’hui ta tombe ? Combien savent que tu es vivant ? Ou plus précisément, combien savent que ton corps est vivant mais que ton âme a été détruite par un mécanisme que j’ignore avant de se reconvertir dans celle de ce tortionnaire ignoble ?

    - Il n’y a que les folles comme toi pour imaginer que je suis un tortionnaire ! Et ce jury et, et... Et cette cour stupide qui cherchait un exemple facile pour exorciser à bon compte les démons du passé de ce pays malade !

    - Tu me traites de folle. Pourtant c’est toi qui hurle ce soir, Osvaldo. C’est toi qui frappe, qui torture, qui maltraite. Je ne fais que te rappeler qu’il y a une autre voie… et que c’est celle que nous avions choisi de parcourir ensemble.


    Alicia avait été et resterait à jamais la meilleure théoricienne du Groupe des sept. Le leader charismatique du mouvement lui accorderait-il assez d’attention pour retrouver le chemin du passé ?

    Rien n’était moins sûr…

    [à suivre]

  • Mariage pluvieux [15]

    [épisode précédent]

    - Je te remercie d’être venu me raconter cette histoire en personne. C’est plus humain que de la lire demain matin dans La Nation.

    - Tu sais – cette fois, face à l’homme et non à la fonction, le tutoiement était plus naturel, je ne fais que mon boulot. Je pense que tu peux nous aider.

    - Ah bon, comment ?

    - On sait maintenant qu’Alicia et Osvaldo sortaient ensemble. Tu l’as confirmé. Ils ont donc des liens qui vont bien au-delà de la torture et du procès. On sait également qu’elle a provoqué leur rencontre. En revanche, on ne sait pas si elle s’attendait à ce qu’il l’enlève. Et surtout, on ne sais pas du tout où il la cache.

    - Tu voudrais plus d’hommes pour les recherches. L’aide de l’armée peut-être ?

    - Non, ce n’est pas à ça que je pensais. Pas encore en tout cas. Je pensais à quelque chose de plus personnel.

    - Je vais avoir du mal à me libérer pour ça !

    - Ce n’est pas ce que je recherche. Je voudrais que tu cherches dans tes souvenirs si il y avait un endroit, comment dire, symbolique. Pour votre famille, pour Osvaldo, pour sa relation avec Alicia. Et qui soit assez discret pour qu’on ne les ait pas encore repérés.

    - Pas simple…

    - C’est une question de vie ou de mort, Nestor.

    - Il y aurait bien un endroit… mais cela me semble si peu probable. Tu ne vas pas le croire.

    - Dis toujours. Parfois les théories les plus improbables se révèlent au moins de bonnes sources d’inspiration.

    - Ma mère adorait la ligne de chemin de fer du Train de la côte, qui va à Tigre et mon père lui avait promis qu’un jour il lui achèterait une des gares pour la transformer et en faire une maison. Elle verrait ainsi tous les jours son train préféré.

    - Mais cette ligne est tombée en désuétude.

    - Je sais, mais nous y allions tout le temps. Et nous avons bien acheté une gare lorsque la ligne a été abandonnée !

    - Ah bon ? Je ne savais pas que cela était possible.

    - Tout était pratiquement à l’abandon. Et mon père était déjà un homme politique influent. Nous avons réussi à acheter la gare de San Fernando, en face du Club nautique. C’est pourquoi c’est la seule gare qui n’abrite pas d’activité touristique. Nous avons juste permis l’ouverture d’un guichet sur le quai, pendant la saison.

    - Et cette année le train ne fonctionne pas, parce que les communes concernées n’ont pas accepté de subventionner le train.

    - La gare est donc déserte.

    - Tu veux l’armée ?

    - L’objectif n’est pas de raser les lieux !

    Le commissaire s’était déjà levé.

    - Juan Filiberto !

    - Oui ?

    - Sauve les filles… mais essaie aussi de ramener mon frère vivant.

    - Je ferai de mon mieux, Président.


    [à suivre]