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  • L'écrit, source de l'humain ?

    Cliquez ici pour donner vie à l'humain...

    Je rêve d'un monde où l'écrit serait source de l'humain... Illusion, utopie. Peut-être... Mais quel fol espoir que celui-ci !
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    Bonne année à tous les amis blogueurs... et à tous le visiteurs de passage !

  • Feliz año 2005

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  • Le prix de la critique (4 et fin)

    Intriguée, puis déroutée, mais prenant les choses avec le plus grand sérieux, la police fut bientôt persuadée, faute d’éléments contredisant cette hypothèse, d’avoir affaire à un admirateur fou qui s’inspirait de mes œuvres pour préparer ses méfaits. J’étais ainsi devenu le centre de l’attention policière, ce qui n’était pas pour me déplaire. Un auteur de romans noirs ne cherche-t-il pas à séduire tout d’abord les professionnels de la branche ? N’est-ce pas là l’objectif ultime, en fait ? J’acceptai donc avec empressement de collaborer avec les enquêteurs et me mis à l’entière disposition des autorités enfin, presque…

    Un jeu s’instaura alors, dont je détenais seul tous les atouts, puisque en effet moi seul étais en mesure d’en comprendre la véritable nature. Des policiers me suivaient nuit et jour, afin de déterminer si l’assassin présumé faisait de même. Sans succès, et pour cause ! Mon domicile fut placé sous surveillance, mes notes et manuscrits épluchés. Je dus de ce fait annuler certaines opérations que j’avais prévues car leur mise en œuvre était devenue trop complexe et trop risquée, une fois dévoilé leur délicat scénario.

    Bientôt, inexorable destin des secrets, certaines informations filtrèrent.

    Emoustillée, la presse commença à parler de moi, et mes ventes augmentèrent. La notoriété rendait mon activité plus difficile mais plus attrayante à la fois. Je chérissais le flot d’adrénaline qui m’envahissait toujours plus fort lorsque je craignais avoir été découvert ou lorsque je devais semer le policier chargé de ma surveillance tout en veillant à lui faire croire qu’il n’avait jamais vraiment perdu le contact, de telle sorte qu’il ne puisse soupçonner la moindre chose.

    Par chance, ou plutôt par calcul, j’avais strictement limité le nombre des interventions « criminelles », c'est-à-dire celles qui débouchaient sur une enquête du même type. Il ne s’agissait pas d’instaurer un climat de psychose, que l’on découvrit que le tueur en série existait vraiment et de laisser l’affaire éclater sans contrôle au grand jour, cinq colonnes à la une du Temps, de la Tribune de Genève ou, plus probablement, du Matin.

    Je m’appliquais à espacer les affaires de nature criminelle, tout en continuant mon hobby centré sur les décès naturels au rythme d’environ un tous les trois ou quatre mois. En treize ans de passion, après cette première année durant laquelle je m’étais attelé à une bonne demi-douzaine de sujets, en phase d’apprentissage intensif en quelque sorte, j’ai fêté cette année ma cinquantième aventure.

    Si je suis devant vous aujourd’hui, c’est parce que j’ai décidé de mettre fin à ce hobby qui m’a apporté tant de plaisirs mais qui, à la longue, s’est avéré un peu trop exigeant, tant par la minutie qu’il demandait que par le temps que je devais y consacrer. Un hobby, même passionnant, doit rester un plaisir, il ne peut se transformer en pensum.

    Une pause… Je lis soudain la stupeur dans vos regards.

    Ah, humain, comme tu es prévisible ! Cela m’a bien facilité la tâche, au cours de ces treize années passées dans les rues de Genève, sur les sentiers valaisans, les pâturages jurassiens ou les berges du Léman transies de froid en fin d’automne.

    Une confession publique ? C’est ce à quoi vous vous attendez maintenant ? Je le vois dans vos grands yeux ronds, tout écarquillés !

    Mais non, bien sûr, ne soyez pas aussi stupides. Vous connaissez fort bien la raison de cette assemblée, ce soir, dans cette grande librairie genevoise. Eh bien oui, la consécration est enfin venue avec mon dernier ouvrage, « Le Chancelier frissonne », et c’est pour célébrer la remise du Prix de la Critique que j’ai eu le plaisir de préparer ce discours.

    Ces discours, devrais-je dire.

    Car taquin, je me suis fait un petit plaisir secret avant de vous rejoindre ce soir. Oui, j’ai écrit non pas un mais deux discours. Celui-ci, que je garderai bien au chaud dans la poche intérieure de ma veste et dont vous ne soupçonnerez même pas l’existence, et le discours officiel, qui ne manquera pas d’humour, que vous apprécierez sans doute – je ne voudrais certes pas vous décevoir –, mais qui, à mes yeux, et à mes yeux seulement hélas, manquera toutefois d’un peu de piquant.

    Car comment vous expliquer ce fossé qui nous sépare. Frontière invisible, et ici indicible, entre l’artiste et son public ?

    C’est tout à fait impossible, je le sais bien. D’autant plus que la « confession » que j’avais rédigée avant de descendre en ville n’était pas tout à fait sincère.

    Gourmand, j’ai déjà repéré mon cinquante-et-unième sujet.

    Et si c’était vous ?

    KroniK
    29 décembre 2004

  • Le prix de la critique (3)

    Je l’avais nommé ainsi car j’avais appris au fil de nos bavardages qu’il était passionné de voyages et que, même lorsqu’il restait chez lui, son esprit n’en musardait pas moins, combinaison prolifique d’imagination et de nouvelles technologies: il était l’animateur phare d’un journal électronique sur le Web, un blog donc.

    C’était là que résidait la difficulté. Je m’étais fait une spécialité des victimes découvertes tardivement. Cela me donnait d’une part le temps nécessaire pour effacer tout lien qui aurait pu exister entre la victime et moi-même et, d’autre part, cela rendait assez plausible la sortie d’éléments d’information dans mes bouquins, le temps ayant permis aux indices de filtrer puis de circuler.

    medium_plando.jpgComment ajouter à son tableau de chasse un être, disons, public, voire un notable ?

    L’acte en soi était tout à fait simple. J’avais prévu une mort par noyade. J’avais repéré un étang proche du domicile de la victime, qui conviendrait tout à fait à mon dessein. L’homme, grand mais assez peu athlétique, pourrait être maîtrisé sans difficulté. Restait la retraite, l’esquive, le discret retour vers la vie normale, vers la vie d’écrivain taciturne et casanier que je m’étais choisie.

    Je fus bien servi par le hasard, une fois de plus, ou plus précisément par Pierrot lui-même, en réalité. Durant plusieurs semaines, il décrivit avec force détail un prochain trek qu’il planifiait de longue date. Volubile, il ne ménageait aucun effort pour alimenter sa chronique quotidienne d’éléments d’information qui me permirent non seulement de choisir la date précise à laquelle agir mais aussi d’entrer en contact avec lui, de susciter son amitié, et même de le conduire à m’inviter spontanément à son domicile deux jours à peine avant la date prévue pour son départ !

    Ah, Internet s’avère vraiment un outil fondamental du travail de l’écrivain moderne ! Réseau de rencontre, source d’inspiration et d’information infinie, instrument de dialogue avec ses pairs, ses lectrices et lecteurs et même son éditeur, outil de diffusion, de publication ainsi que de vente, la versatilité du net en fait l’outil de communication de ce siècle.

    Mais revenons à Pierrot l’errant…

    Le rencontrer tôt fut mon salut. En effet, au cours de la délicieuse soirée que nous passâmes ensemble, Pierre – c’était son véritable prénom, assez proche du pseudonyme qu’il utilisait dans les mondes virtuels – ne manqua pas de me faire visiter son installation informatique et de m’expliquer qu’il préparait ses chroniques à l’avance et comment et avec quels outils il pouvait publier ses notes alors même qu’il ne se trouvait pas devant son ordinateur. Ainsi, m’expliqua-t-il, avait-il pris l’habitude de « vivre » avec quarante-huit heures d’avance. Il écrirait demain quelques notes à propos de sa journée d’aujourd’hui et le tout serait publié après-demain, et ainsi de suite.

    Quelle naïveté ! Mon nom serait probablement diffusé auprès du sien dans les heures à venir ! Voilà qui m’apprenait à avoir dérogé à la règle d’or que je m’étais juré de ne jamais transgresser: pas de contact direct avec les victimes !

    Fut-ce l’alcool, que mon amphitryon avait offert sans retenue ? Ou le sentiment d’invulnérabilité que j’avais acquis au cours des expériences passées et qui se doublait en ces lieux de la conviction de jouir en quelque sorte d’une immunité extraterritoriale ? L’arrogance aussi et pour sûr, l’orgueil.

    Bref, je décidai d’agir malgré les dangers de l'entreprise.

    En deux jours, il me fallut non seulement me débarrasser du sujet selon le plan établi mais encore me substituer à son personnage public le temps d’une nuit afin de m’assurer que je n’apparaissais nulle part dans ses écrits, ses archives, ses notes prêtes à publier.

    En fin de compte, pris à mon tour de la frénésie informatique qui caractérise parfois les adeptes des journaux en lignes et des mondes et identités virtuels, je réussis carrément à faire subsister Pierrot l’errant sur Internet vingt-quatre heures de plus que Pierre dans le monde des vivants !

    Ce fut probablement ma seule erreur.

    Car elle attira l’attention. Comment cet homme, qui avait péri par noyade, en apparence accidentelle, un mardi en fin d’après-midi, avait-il pu répondre à des messages qui avaient été postés durant la nuit du mardi au mercredi ?

    Les pandores français tergiversent encore aujourd'hui, douze ans plus tard ! Et pour ma part, je tremble à l’idée que cette trace, toute virtuelle qu’elle puisse être, permette de remonter un jour jusqu’à moi. Quel gâchis ce serait ! Un si beau parcours !

    Car malgré mes inquiétudes, largement estompées au demeurant par la distance et le temps qui a passé, je ne m'arrêtai pas à ces petits jeux faciles. En effet, après avoir pendant quelques années fait suivre mes petits meurtres par leur récit détaillé dans mes ouvrages, je décidai un jour d’anticiper la réalité.

    Et moi qui ne pensais pas jouir de l’imagination nécessaire à une bonne carrière littéraire, je me rendis compte au fil des années que j’excellais dans la préparation minutieuse des scènes de mes propres crimes. Pris au jeu, il me vint à l’idée de publier un roman dans lequel je décrivais avec précision un assassinat assez morbide et de ne passer à l’acte que quelques semaines après la publication.

    C’est ce qui me permit de tisser des liens étroits avec la police. Une nouvelle phase de mon existence débuta alors.

    [À suivre]

  • Le prix de la critique (2)

    Ah, je vous vois venir, tous autant que vous êtes ! Il y a un instant encore, l’incrédulité prévalait parmi vous. Et maintenant, pirouette caractéristique des foules promptes à suivre les manipulateurs, voilà que vos regards se sont fermés, que vos opinions sont arrêtées et que vous êtes prêts à jurer, comme un seul homme, que j’ai froidement abattu cette pauvre Julie. Je suis persuadé que si l’un des enquêteurs que j’ai eu le privilège de côtoyer pendant mes années de carrière venait à passer parmi vous et à conduire quelques interrogatoires, il s’en trouverait certains capables de décrire en détail les circonstances du drame.

    Pauvre foule apeurée, en mal de sensations fortes et d’une parcelle de célébrité ou simplement d’attention, vous me croyez donc si vil et, pire, si stupide ? Non, les choses ne se sont pas du tout passées ainsi.

    Je suivis donc Julie, qui était au demeurant une bien belle femme, tant pis pour ceux qui me voyaient déjà en agresseur sexuel compulsif, et cette filature, osons le mot, me conduisit près de l’Université. J’appris durant les jours suivants qu’elle travaillait dans la Vieille Ville, chez un numismate de la rue Jean-Calvin et qu’elle logeait dans un immeuble de cinq étages, à l’ancienne, dans la rue Saint-Ours, tout près du fameux Théâtre de la Comédie.

    Malheureusement, cette vie rangée d’employée modèle dans une boutique aux activités somme toute dénuées de passions, se doublait d’une vie nocturne bien plus développée. Ainsi, Julie sortait beaucoup, recevait tout autant et ses horaires ne semblaient suivre aucun modèle autre que ses impulsions spontanées de fête et une volonté de pimenter sa vie placide de soirées endiablées.

    En un mot, elle me déroutait.

    Je le répète, mathématicien je suis né, mathématicien je resterai. Même si la théorie des chaos et l’analyse quantique ne me sont pas étrangères, je suis malgré tout de la vieille école, un rationaliste, un aristotélicien, plutôt qu’un adepte d’Ilya Prigogine ou un amoureux du chat d’Erwin Schrödinger.

    Je dus donc me résoudre à abandonner la piste Julie : l’entreprise s’avérait trop risquée…

    Mais pas inutile.

    Grâce à Julie, à ses dépends à vrai dire, je fis connaissance de Joséphine, qui habitait le même immeuble, quelques étages plus haut. Joséphine correspondait beaucoup mieux au modèle que je recherchais. D’ascendance grenobloise, elle avait obtenu à force de travail une bourse – et une place – à l’Université de médecine de Genève.

    En fait, Joséphine étudiait la pharmacie. Mieux encore elle était, au moment de ma découverte, en première année de pharmacie. Je ne pouvais imaginer meilleur sujet. Assidue, passant des heures à sa table d’étude dans sa chambre, suivant ses cours avec la régularité d’un métronome, elle ne semblait pas avoir d’amis et pour sûr n’avait aucune activité extra-curriculaire : une perle. Je frappai le soir même de son retour des vacances de printemps. Ainsi, sa famille grenobloise ne s’inquièterait qu’après plusieurs jours de silence et, l’anonymat de l’université faisant son œuvre, nul ne se soucierait de son absence en cours… Il y a tant de défection pendant les premiers trimestres de pharmacie !

    Certes, l’affaire ne fut pas aussi simple. Un moment, je crus même ne pas être à la hauteur. Pourtant, il en allait de mon œuvre littéraire. C’est cet aspect qui me donna la force de poursuivre. Oh, le scénario prévu n’avait rien d’original : une banale chute d’escabeau, suivie d’une asphyxie. Je l’assommai à son arrivée rue Saint-Ours, où je la guettais à la sortie de l’ascenseur, puis la conduisais jusque dans la cuisinette de son studio. J’avais tout prévu : une ampoule grillée qu’elle était supposée tenter de remplacer au moment de sa chute, deux ampoules de rechange de soixante watts, une poêle et deux œufs qu’elle renverserait en tombant, éteignant ainsi le gaz et provoquant la fuite fatale, tout était prêt ! C’est fou pourtant de constater combien il est difficile de faire griller une ampoule tout exprès : elles semblent s’accrocher à la vie autant que les humains !

    Malgré quelques à-peu-près, tout se passa au mieux. Dans ma panique. Et fidèle à mes réflexes, je manquai de peu de couper le gaz avant de quitter les lieux mais je revins rapidement sur mes pas pour corriger mon erreur. Armé d’un mouchoir humide, je m’éclipsai sans demander mon reste…

    Un premier crime, c’est un peu comme un premier amour. On en garde pour toujours un souvenir ému, même si l’on doit se rendre l’évidence que ce n’était là qu’une ébauche mal dégrossie, peu inspirée, approximative, uniquement sublimée par les années qui passent et la nostalgie d’une jeunesse qui nous a fui pour toujours. Je me souviendrai encore longtemps de ces premiers émois, de cette attente fébrile dans l’obscur escalier de la rue Saint-Ours.

    Par chance, ce ne fut là qu’un début et la vie m’apporta bien d’autres plaisirs, bien d’autres émotions.

    Je me souviens en particulier de mes vacances en Périgord.

    Ce fut là mon quatrième ou mon cinquième coup de maître, après Joséphine donc, et son escabeau. Il y avait eu Juan, un pizzaïolo colombien qui vivait du côté de la rue de Lyon, que j’avais étouffé dans son sommeil, sombre histoire, il se débattit avec une telle violence que j’en tremble encore. Puis Christophe, encore un français, qui tenait le club-house d’un club de tennis assez fameux de la place et dont le décès me valut mes premières lignes dans la presse, puisque les précédents avaient été classés comme morts accidentelles ou naturelles, alors que j’avais enfermé Christophe dans un congélateur après l’avoir étourdi puis ligoté. Il y eut également Dominique, un musicien genevois renommé, spécialisé dans les architectures sonores et les mandalas musicaux, tout un programme. Alors que ses amis le pensaient en voyage en Inde, il croupissait bardé de coups de couteau dans une cave abandonnée de Carouge.

    J’avais décidé de prendre quelques notes pour une chronique à la fois poétique et gastronomique, une de mes spécialités. J’avais déjà fait le tour de la cuisine lémanique et savoyarde et voulait me rapprocher des racines d’une des cuisines les plus fameuses du monde : la cuisine des mousquetaires.

    Ainsi, je rencontrai durant ce séjour un sujet tout à fait acceptable, Pierrot l’errant.

    [À suivre]

  • Le prix de la critique

    Chers amis, j’exerce le plus beau métier du monde : je suis tueur en série.

    Comment ? Vous en doutez ? Oh, vous n’êtes pas les premiers à me regarder ainsi, incrédules. Laissez-moi donc vous expliquer mon labeur quotidien et vous me comprendrez, j’en suis sûr et certain.

    Plus qu’un métier, c’est plutôt une vocation en fait, un peu comme l’écriture par exemple. D’ailleurs, je mène les deux activités de front car elles sont tout à fait complémentaires. Vous en doutez aussi, arguant peut-être que l’écrivain ne peut passer à l’acte ou que l’assassin manquera de la poésie nécessaire ? Là encore, ne jugez point trop tôt. Mais j’en conviens, quelques mots d’éclaircissement ne nuiront pas à mon propos.

    Alors que l’amour de l’écriture me vint dès le plus jeune âge – je me souviens encore des heures joyeuses que me procuraient les rédactions dès les premières années du collège, moi qui fut et reste encore un scientifique, voire un matheux – ce n’est que bien plus tard que je me lançai à corps perdu dans cette deuxième passion, l’assassinat ou plus précisément, le meurtre en série. Je pense au demeurant que je n’aurais pu poursuivre longtemps dans ce métier sans un esprit mathématique aiguisé. En effet si l’écriture, et en particulier l’écriture poétique, permet quelque licence avec les règles syntaxiques, parfois même grammaticales, l’art du crime demande une rigueur de tous les instants. Plus que d’art, je devrais parler de mode de vie.

    Cette exigence permanente, tous sens aux aguets, explique sans doute pourquoi les criminels ordinaires, ceux qui agissent sur un coup de folie ou en proie à la colère, ceux qui, de pire engeance, sont poussés par la soif de pouvoir ou de bas intérêts pécuniaires, ces criminels de petite caste donc, sont généralement découverts très rapidement, en quelques jours, quelques mois au plus. Ce qui ne signifie pas qu’ils seront pris aussi vite.

    Certains en fait, offre leurs noms d’emblée aux autorités, par l’intermédiaire des médias, et n’hésitent pas à revendiquer leurs crimes, sous prétexte qu’ils répondent à des motifs politiques – alors que leurs adversaires les désignent du terme générique et galvaudé de terroristes.

    En ce qui me concerne, rien de tout cela. Je ne suis ici ni pour détrousser mes victimes et m’enrichir en ce faisant, ni pour exprimer quelque revendication régionale ou idéologique, ni pour gravir les marches du pouvoir.

    Quoi que…

    Quoiqu’il me faille bien reconnaître qu’exceller dans ma profession m’a permis de gagner du galon dans mon activité officielle d’écrivain. Oui, écrivain. Ah, je ne vous l’avais pas dit ? Mais c’est que vous ne croyiez pas cela possible, vous vous rappelez ? Mais nous nous égarons, avec toutes ces interruptions …

    J’ai, pour ainsi dire, attaqué les deux activités en parallèle. Il y a une vingtaine d’années, alors que je travaillais à mon premier roman, j’étais en repérage dans la Vieille Ville de Genève, du côté du Bourg-de-Four. Il s’agissait d’une histoire sentimentale, dont je reconnais moi-même le peu de valeur mais son attrait consistait dans le meurtre passionnel qui devait coûter la vie à l’héroïne. Je voulais le décrire le plus précisément possible et j’avais décidé de me rendre sur les lieux afin de noter force détails architecturaux, noms de rues, d’établissements caractéristiques, etc. C’est ainsi que je repérais pêle-mêle le Café de la Clémence et le Tribunal, l’église orthodoxe russe, la rue Chausse-Coqs dont le nom curieux m’attira évidemment, la Cathédrale Saint-Jean. Ce travail me fut utile à plus d’un égard puisque quelques années plus tard je pus à partir de cette recherche publier un guide genevois qui fut publié par un éditeur de la place spécialisé dans les « beaux livres », avec l’aide précieuse d’un grand ami photographe. Ah, l’Arsène ! Quel œil, quelle pâte !

    Tout à mon travail de fourmi, je me rendis bientôt compte que mon imagination me faisait défaut. Était-ce la raison pour laquelle je compris soudain que je ne serais jamais qu’un piètre écrivain et que mon champ d’action se limiterait à la description de la réalité, sans talent pour la fiction ?

    Mazette, c’était là une révélation à la fois subite et dévastatrice. Je m’assis pendant de longues minutes à la terrasse inoccupée du Café du Consulat, à la recherche de quelque soutien ou d’un souffle nouveau.
    J’allais déchirer mes notes, oublier mon héroïne et son funeste destin, lorsque j’entendis un bruit de pas. C’était un son aisément identifiable : la combinaison de l’attaque d’un talon haut sur le sol, suivie du léger raclement de l’extrémité du talon de l’autre pied sur l’arrondi du pavé. Une passante, probablement sortie de la Clémence, descendait la rue devant moi. Je levai le regard : elle ressemblait à s’y méprendre au portrait que j’avais écrit quelques jours plus tôt. Plus précisément, j’avais instantanément changé l’image mentale que je m’étais faite de mon personnage. Comme dans ces logiciels modernes qui permettent de modifier sans effort un visage ou une silhouette, Julie – c’était le nom que j’avais prévu de donner à l’héroïne de ce premier roman – apparaissait dans ce nouveau corps et ce nouveau visage.

    Je ramassai à la hâte les notes que j’avais rageusement dispersées sur le sol à mes pieds et suivis Julie.

    [À Suivre]

  • Buenas noches, corazón.

    A Joe Corbata, qui me conta cette belle histoire


    Bonne nuit, mon amour.

    C’est la nuit de Noël, cette veillée pleine d’espoir, bercée par moult symboles. Croyants, païens, mécréants ou agnostiques, la culture de la nativité a imprégné nos jeunesses et tous, jeunes ou vieux, contraints et forcés ou les yeux mouillés de larmes et pétillants de bonheur, grégaires et heureux de l’être, nous nous regroupons autour de cette cellule familiale qui représente tant et tant encore, parfois même trop !

    Aujourd’hui tu es près de moi et le bonheur nous éblouit, serait-ce là l’étoile dont les hommes parlent depuis si longtemps ? Pourtant, sur la platine, ce disque de tango transporte l’indéfinissable nostalgie que tous les danseurs connaissent si bien… Son auteur ? Sans doute le plus grand, le plus fougueux, celui que tous respectent et craignent, que nul ne veut perdre pourtant. Tiens ? Comme la famille que nous évoquions il y a une seconde à peine ? Le titre du morceau qui rythme mes doigts, comme si j’avais troqué ce clavier alphanumérique pour les touches noires et blanches d’un piano ? « Chiqué ! » Comme si j’avais osé braver le maître…

    L’auteur. Bien sûr, vous le connaissez fort bien. On l’attend avec impatience dans les milongas, ces bals de tango qui nous ont tant fait vibrer. Qu’il apparaisse et on sait ce qu’il advient : le jeu est fini, le dilettantisme aussi ; place au risque, à la passion, la fougue… Place al maestro Osvaldo Pugliese, car voilà bien son nom.

    Et l’album, me demandez-vous, soudain impatients. Si je vous dis : « Rose », à quoi pensez-vous ? Bien sûr, à cet extraordinaire album, nommé « Ausencia ». On y voit une rose en effet, posée sur un piano. Lorsque le maître était absent, bien souvent parce qu’il avait été mis en geôle par la dictature militaire qui ne supportait ni ses frasques ni son militantisme communiste, son épouse déposait une rose sur le piano… et nul n’osait s’approcher de l’instrument aux mille touches ces soirs-là.

    Bel hommage, n’est-ce pas ?

    Flavius se joint à moi pour le dédier ce soir aux absents, et à tous ceux qui souffrent de cette absence…

    KroniK
    Buenos Aires, 25 décembre 2004

  • Le moelleux au chocolat...

    Qu’est-ce qui s’enflamme en premier ? Le goût ? Immense… L’odorat ? Envoûtant…La vue ? Chavirante… Le toucher peut-être ? Avec ce frémissement presque douloureux sous les doigts, saisis par la subtilité de la texture… L’ouie ? Lorsque le fouet frappe en cadence…

    Mazette ! Sens enivrés, nerfs aux aguets, fouet en action sans compassion. Où sommes-nous ? Dans quelque bouge, lointain, perdu, par delà le désert, ses dunes ? Que nenni, l’ami, nous sommes chez nous, ici, dans les cuisines des Dryades…

    Prenez trois œufs au Père Arsène, qui vit là-bas, près de Marciac. Mais attention, bien sous la poule et non l’oie grasse ! Gardez deux blancs pour d’autres fêtes. Le petit dernier tout entier, avec du sucre blanchissez, nous dirons bien soixante grammes. Regardez-moi cette couleur, c’est le soleil en saladier ! Montez les jaunes, j’ai bien dit deux, au bain-marie. Montez à peine, tout en douceur, il ne s’agit pas de les cuire sur l’heure !

    Et maintenant, clou du spectacle, papilles allègres, museau gourmand, mêlez d’un coup beurre pommade et chocolat, et faites fondre. Sentez-vous bien sous la spatule, comme les matières s’articulent, s’enlacent, vivent avec bien-être et harmonie ? Voilà, c’est déjà pratiquement fini.

    Réunissez tous les mélanges, et de farine saupoudrez. Trois ramequins, peut-être quatre, vous décidez. Puis enfournez quelques minutes, je dirais sept, à four bien chaud, vers deux-cent-vingt. Et revoilà notre vedette ! Il apparaît, gonflé et fier, un vrai petit dur au cœur si tendre…

    100 g de chocolat noir (70%)
    100 g de beurre
    2 jaunes d’œufs
    1 œuf entier
    60 g de sucre
    30 g de farine
    poivre du moulin (mais non, je blague)

  • Ainsi, c'est demain...

    Cette nuit dont tout le monde parle, murmure devrais-je dire, de peur d'en effacer la magie. Elle se passera en famille, dans quelques jours nous retrouverons les amis. La tradition sera bien respectée puisqu'aux Dryades la neige déjà est tombée. Ma brune dors, fait de doux rêves, la lettre hier fut postée, demain les cadeaux vont arriver.

    Demain...

  • Votre courrier électronique, Monsieur !

    Mi-confus, mi-hilare sous cape je me gausse, le rire m'envahit mais la voix point ne hausse, je ne veut pas troubler mon brave serviteur. Sur un plateau d'argent, origami parfait, un feuillet de papier attend mes réactions. Combien ces paradoxes sont source de bonheur : mon cher Flavius guindé, tenant à bout de bras, vestige du passé, un plateau familial berceau de mon courrier. Sur cet objet ancien finement armorié, aux décors travaillés, un vélin sans valeur, modernité confuse, opiniâtre me nargue car me voilà branché. Servile ordinateur ou serviteur zélé ? Déjà il faut choisir entre humaine chaleur d'un compagnon discret et interface froide d'un cerveau étranger. Changer mon serviteur création poétique contre un ordinateur illusion numérique ?

    Où est passé l'André qui arpentait la ville ses lettres à la main tirées d'une sacoche qui sentait le vieux cuir ? Son vélo déglingué existe-t-il encore ou fut-il recyclé pour quelque noble cause ? Toi mon ami facteur qui irritais mes chiens je n'entends plus ton pas muser dans le chemin qui menait à la ville. Te souvient-il du blanc, cette piquette ambrée que toi seul acceptais de partager le soir à l'abri des cyprès ? Les chiens nous trouvaient gris, les loups nous voyaient noirs mais dès potron-jaquet ta chemise cinabre enflammait l'horizon, rougeoyante campagne.

    Pourtant déjà au loin ton image s'estompe, ta casquette s'envole dans la brise légère des souvenirs heureux.

    KroniK
    Genève, 21 janvier 1999

  • Qui sont ces femmes, Monsieur ?

    À Nelly et Claude Henneman


    Tous les matins, il partait au labeur, et cela n’avait rien de monotone, c’était sa vie. Tous les matins, elle regarde cette chaise vide… Il est trop tôt pour être à l’automne d’une vie. C’est qu’il est parti bien avant l’heure : la poussière l’a dévoré, son homme, de l’intérieur. Tous les matins, elle pleure devant cette chaise vide, criant justice ou infamie ! Tous les matins, elle serre les poings… à quarante-trois ans, qu’il est parti.

    Le jour durant, dans les entrailles d’un navire, il respirait la mort sans le savoir. Cristaux fugaces, impalpable présence, subtil cheminement dans ses poumons ouverts par l’effort et l’espoir de gagner dignement sa vie. La nuit durant, flux inversé par le repos nocturne, le mal se répandait dans son corps sans défense et sournoisement pour toujours s’installait.

    Pour toujours ? Pour si peu… Quelques années malgré tout, assez longtemps pour permettre à ses maîtres de se démettre et se mettre à l’abri. Pour nier, renier, abjurer, parjurer.

    Un jour sur une place argentine, sur une place au nom léger, elle vit des centaines de femmes qui, comme elle, réclamaient justice et que personne n’écoutait. Elle compris qu’après le martyre et le long combat de son mari ouvrier sacrifié, son heure de lutte avait sonné.

    C’est ainsi, écho lointain aux souffrances latines de ces Folles de la Place de Mai, que dans les bourgades du nord de la France, le mouvement des Veuves de l’amiante est né. L’une d’entre-elles se nomme Nelly. Tous les matins elle hurle sa colère en brandissant le portrait de Claude, son homme, que la soif d’argent et l’attrait du pouvoir, à quarante-trois ans, oui, je me répète, ont emporté.

    Ces quelques lignes leurs sont dédiées.

    KroniK
    Dunkerque, 21 décembre 2004

  • Sur cette terre...

    Sur cette terre régie par les hommes, devenus jour après jour un peu plus des marchands, il n'y a plus de place pour l'aumône, chaque instant de bonheur se paie comptant.

  • Au bout de la route, la récompense !

    Les deux hommes étaient complètement perdus. Que faire ? Leur porter assistance ? Mais j’étais bien trop effrayé à l’idée de me présenter devant le marquis, le goupil dans ma besace. On disait de drôles de choses à propos du marquis. Si son aïeul avait pris les conseils d’hommes d’église et de littérature pour faire rénover le château, dénotant un esprit ouvert et tempéré, le nouveau marquis se montrait souvent cruel, coléreux, jaloux de ses terres et de ses rentes. Une lignée élevée au marquisat par Marie de Médicis en personne !

    Les deux hommes tergiversaient. À droite, à gauche ? Rebrousser chemin, s’enfoncer plus en avant. Peu après le carrefour des Bastard, à la limite des domaines de la baronne, l’Antoine s’avisa de monter à un arbre. Il espérait sans doute pouvoir se repérer et apercevoir les secours autour de la voiture ou que ses cris porteraient plus loin et faciliteraient la jonction, si tel était que les autres se souciaient de les retrouver. Le pauvre Antoine ne fut pas plus heureux au pied de l’arbre qu’au sommet du talus ! Peu connaisseur de la nature, il empoigna d’emblée une branche dont je pouvais jauger la vermine depuis mon abri ! Le vent ne parvint à couvrir les craquements ni de la branche, ni du dos du postillon et encore moins les hurlements conjugués de la victime malheureuse et de son maître apeuré. Heureusement, mes rires furent étouffés…

    Finalement, au bout de leurs tâtonnements cahin-caha, les deux brebis égarées eurent de la chance. Ils retrouvèrent la clairière Froidevaux et de là Antoine, moins perplexe que son marquis, reconnut le sentier de la Bastide, qui menait à la route. Sur la route, on s’affairait, on criait. Et hommes de mains de ahaner, et chevaux de s’agiter, et marquis de se lamenter !

    Mais bientôt revint le calme. Le marquis retrouva ses biens, ses salons, sa cheminée et il put, noble plaisir terrestre, se laisser choyer et frotter le dos par une volée de servantes émoustillées. Le postillon poursuivit sa route et, fortune souriant à ceux qui se lèvent tôt, j’eus aussi droit à récompense… Sous la branche cassée, je trouvai ceci.

    [Fin]

    Un petit coucou à Pierre !

  • C'était l'Antoine !

    Je suivis, toujours à bonne distance, le bourgeois perdu dans le bois. Il poursuivait son errance hésitante sur le chemin creux. Toujours en direction de la rivière. Il bataillait ferme contre vent, neige et pluie mêlées, branches chargées de poudreuse ployant devant sa route et délivrant leur glacial fardeau lorsqu’il venait à buter contre l’une d’entre-elles. Mais il persistait, ignorant à son erreur : typique de ces notables périgourdins et de leur légendaire suffisance. Il s’ensuivit un étrange dialogue, entre l’errant et le postillon. L’un hélait, l’autre répondait, mais les sons semblaient fuir, emportés par les rafales, butant là sur un arbre, ici contre un taillis, plus loin une roche…

    Guidé tant bien que mal par les cris rauques de son maître, le postillon vint à perdre son chemin lui aussi, s’étant éloigné sans le savoir de la route et de la malle de poste. Soudain, je l’aperçus. Il avait atteint la bordure du chemin et depuis le sommet du talus, cherchait à apercevoir le contrebas. Je dus faire un mouvement. Il se redressa et regarda dans ma direction. Ce fut le mouvement de trop, il n’eut même pas de le temps de confirmer l’image fugace de ma présence et patatras ! Une seconde plus tard, il déboula le talus et, penaud, écorché, le visage entaillé par les branches gelées, atterrit sur le chemin.

    Soulagé pourtant : à trente pieds, le notable égaré s’approchait, alerté par le bruit.

    Je m’esbaudis mais m’efforçai de rester discret : durant le roulé-boulé, j’avais pu à loisir observer le pauvre postillon. C’était l’Antoine ! L’autre ne pouvait être que le seigneur du château de Hautefort, celui-là même qui n’hésitait jamais à se montrer rude et grossier avec les pauvres gens installées sur ses terres. Il recevait enfin une bonne leçon.

    Ne pouvant remonter le talus, ils décidèrent de poursuivre le chemin, espérant sans doute qu’il les mènerait à la voiture. A tort !

    [À suivre]

  • Expérience

    Louer l'expérience, c'est accepter l'erreur, premier pas vers la sagesse.