28/12/2004

Le prix de la critique (3)

Je l’avais nommé ainsi car j’avais appris au fil de nos bavardages qu’il était passionné de voyages et que, même lorsqu’il restait chez lui, son esprit n’en musardait pas moins, combinaison prolifique d’imagination et de nouvelles technologies: il était l’animateur phare d’un journal électronique sur le Web, un blog donc.

C’était là que résidait la difficulté. Je m’étais fait une spécialité des victimes découvertes tardivement. Cela me donnait d’une part le temps nécessaire pour effacer tout lien qui aurait pu exister entre la victime et moi-même et, d’autre part, cela rendait assez plausible la sortie d’éléments d’information dans mes bouquins, le temps ayant permis aux indices de filtrer puis de circuler.

medium_plando.jpgComment ajouter à son tableau de chasse un être, disons, public, voire un notable ?

L’acte en soi était tout à fait simple. J’avais prévu une mort par noyade. J’avais repéré un étang proche du domicile de la victime, qui conviendrait tout à fait à mon dessein. L’homme, grand mais assez peu athlétique, pourrait être maîtrisé sans difficulté. Restait la retraite, l’esquive, le discret retour vers la vie normale, vers la vie d’écrivain taciturne et casanier que je m’étais choisie.

Je fus bien servi par le hasard, une fois de plus, ou plus précisément par Pierrot lui-même, en réalité. Durant plusieurs semaines, il décrivit avec force détail un prochain trek qu’il planifiait de longue date. Volubile, il ne ménageait aucun effort pour alimenter sa chronique quotidienne d’éléments d’information qui me permirent non seulement de choisir la date précise à laquelle agir mais aussi d’entrer en contact avec lui, de susciter son amitié, et même de le conduire à m’inviter spontanément à son domicile deux jours à peine avant la date prévue pour son départ !

Ah, Internet s’avère vraiment un outil fondamental du travail de l’écrivain moderne ! Réseau de rencontre, source d’inspiration et d’information infinie, instrument de dialogue avec ses pairs, ses lectrices et lecteurs et même son éditeur, outil de diffusion, de publication ainsi que de vente, la versatilité du net en fait l’outil de communication de ce siècle.

Mais revenons à Pierrot l’errant…

Le rencontrer tôt fut mon salut. En effet, au cours de la délicieuse soirée que nous passâmes ensemble, Pierre – c’était son véritable prénom, assez proche du pseudonyme qu’il utilisait dans les mondes virtuels – ne manqua pas de me faire visiter son installation informatique et de m’expliquer qu’il préparait ses chroniques à l’avance et comment et avec quels outils il pouvait publier ses notes alors même qu’il ne se trouvait pas devant son ordinateur. Ainsi, m’expliqua-t-il, avait-il pris l’habitude de « vivre » avec quarante-huit heures d’avance. Il écrirait demain quelques notes à propos de sa journée d’aujourd’hui et le tout serait publié après-demain, et ainsi de suite.

Quelle naïveté ! Mon nom serait probablement diffusé auprès du sien dans les heures à venir ! Voilà qui m’apprenait à avoir dérogé à la règle d’or que je m’étais juré de ne jamais transgresser: pas de contact direct avec les victimes !

Fut-ce l’alcool, que mon amphitryon avait offert sans retenue ? Ou le sentiment d’invulnérabilité que j’avais acquis au cours des expériences passées et qui se doublait en ces lieux de la conviction de jouir en quelque sorte d’une immunité extraterritoriale ? L’arrogance aussi et pour sûr, l’orgueil.

Bref, je décidai d’agir malgré les dangers de l'entreprise.

En deux jours, il me fallut non seulement me débarrasser du sujet selon le plan établi mais encore me substituer à son personnage public le temps d’une nuit afin de m’assurer que je n’apparaissais nulle part dans ses écrits, ses archives, ses notes prêtes à publier.

En fin de compte, pris à mon tour de la frénésie informatique qui caractérise parfois les adeptes des journaux en lignes et des mondes et identités virtuels, je réussis carrément à faire subsister Pierrot l’errant sur Internet vingt-quatre heures de plus que Pierre dans le monde des vivants !

Ce fut probablement ma seule erreur.

Car elle attira l’attention. Comment cet homme, qui avait péri par noyade, en apparence accidentelle, un mardi en fin d’après-midi, avait-il pu répondre à des messages qui avaient été postés durant la nuit du mardi au mercredi ?

Les pandores français tergiversent encore aujourd'hui, douze ans plus tard ! Et pour ma part, je tremble à l’idée que cette trace, toute virtuelle qu’elle puisse être, permette de remonter un jour jusqu’à moi. Quel gâchis ce serait ! Un si beau parcours !

Car malgré mes inquiétudes, largement estompées au demeurant par la distance et le temps qui a passé, je ne m'arrêtai pas à ces petits jeux faciles. En effet, après avoir pendant quelques années fait suivre mes petits meurtres par leur récit détaillé dans mes ouvrages, je décidai un jour d’anticiper la réalité.

Et moi qui ne pensais pas jouir de l’imagination nécessaire à une bonne carrière littéraire, je me rendis compte au fil des années que j’excellais dans la préparation minutieuse des scènes de mes propres crimes. Pris au jeu, il me vint à l’idée de publier un roman dans lequel je décrivais avec précision un assassinat assez morbide et de ne passer à l’acte que quelques semaines après la publication.

C’est ce qui me permit de tisser des liens étroits avec la police. Une nouvelle phase de mon existence débuta alors.

[À suivre]

Commentaires

Mon Dieu !
Que lis-je...
Comment fais tu ?

Écrit par : le Pierrot | 29/12/2004

Décidément, le congé te (et nous) fait du bien. Je n'ose imaginer ce qu'une année sabbatique donnerait ...

Écrit par : Georges | 29/12/2004

eh ben ! mais j'y pense , nous sommes mercredi ! suis inquiete moi du coup pour mon pierrot !

Écrit par : mp | 29/12/2004

Qui répond à sa place, d'après toi ?

Écrit par : Pierre | 29/12/2004

MAIS EUUUUHHHHHHHH !!!!!!

Écrit par : mp | 29/12/2004

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