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  • L’équinoxe est là, Monsieur...

    A Emile Verhaeren
    A Kiu


    Et avec elle les grandes marées, par la houle et le vent portées, ce vent qui affole, regard mauvais, les moulins fous, désemparés, campés dans la glaise, agrippés, cambrés dans l’effort, tétanisés, tremblant au sommet des falaises, bras disloqués…

    Les moulins fous fauchent le vent, sciant la gueule au firmament, gouffre béant ; et rouge. Leurs soliloques cliquetants, effraient le vol des cormorans, zébrures blanches ; et grises. Un vieil ivrogne, regard souffrant, trinque à la vie et pisse au vent, d’un jet épais ; et âpre. Un paysan s'enfuit en courant, sueur fétide, souffle sifflant, traînée couarde ; et noire. Les moulins fous fauchent le vent, hurleurs vaincus, agonisants, vies déchirées ; et vides.

    La nuit l’emporte, adieu lumière ! Franchie l’équinoxe, passée la frontière. Les moulins fous ne sont plus qu’ombres. L’estran s’enfonce dans la pénombre, la lune même n’ose briller de peur de se faire remarquer. L’hiver s’approche, la pluie triomphe ! Dans sa tanière, emmitouflé, le scribe frotte ses doigts gourds, tombe la plume sur l’écritoire, cesse le fil de la chantefable, et s’approche de l’âtre en maugréant… les moulins fous fauchent le vent.

    KroniK
    Genève, 1er octobre 2000

  • Vous nous quittez bientôt, Monsieur ?

    Vois-tu j’hésite encore, fidèle serviteur. Les hommes m’ont frappé certes, pour obéir à l’orgueil qui les guide aveuglés. Mais n’ai-je point laissé la fierté me surprendre et ouvert mon flanc nu à leurs viles attaques ? Sous couvert du devoir ils ont caché perfides leurs desseins venimeux. Mais leur suis-je meilleur, à pleurer mon destin ?

    Partir, éloge de la fuite, vers des terres fertiles, des destins reconstruits. Comme j’aimerais ce soir glisser avec mes chiens sur un traîneau frileux vers les pistes du Nord. Partir, symphonie fantastique, hautbois audacieux dansant un pas léger. Ecoute ce chant clair, comme il perle à fleur d’âme d’un souffle conquérant. Partir, barque quittant la grève, gravant dans son sillage un sourire moqueur. Regarde ce marin comme ses mains puissantes ont forgé son destin. Partir.

    Pour revenir un jour ? En cherchant vos visages et leurs mille sourires à jamais disparus ? Pour errer en silence, perdu sans réconfort à l’aube de la mort ? A quoi bon remplacer ma souffrance intérieure par la douleur béante de nos destins déchirés ?

    Non, Flavius. Je ne partirai pas. Car vous êtes là tous, serrés autour de moi. Cela me donne la force de relever la tête. Car demain, grâce à vous, j’aurai cessé de souffrir. Sans oublier pourtant.

    KroniK
    Genève, 28 août 2000

  • Mais vous pleurez, Monsieur...

    Une stalactite cristalline s’enhardit à l’orée du toit chargé de neige bleutée. Audacieuse, elle perce la longue tunique ouatée qui enveloppe le chalet d’un parfum de mystère. Tout le village retient son souffle, transi, havres isolés parsemés, perdus, à flanc d’une colline. Les bruits, étouffés, ne sont plus que murmures furtivement arpégés entre les accords tempétueux de la bise jurane. Ce matin, seul le vent du nord a encore l’arrogance de hausser le ton face à la morsure du froid. Un couple de merles, noir et brun, cherche refuge dans l’encoignure d’un appentis, sommaire abri entre deux errances.

    Hier, nous riions encore à la voir s’obstiner à couvrir, lourde et gauche, le coteau blanchissant. Avant l’aube, elle nous enchantait toujours autant de ses tourbillons, poussières d’étoiles courant au firmament vers un croissant de lune fléchissant. A midi cependant, le frimas glaçait déjà notre béatitude enfantine et quelques rides lasses déformaient nos visages rieurs. Ce soir, nous pleurons ceux que l’avalanche sans coup férir nous a enlevés : en ce siècle qui s’en va la montagne reste maîtresse de son âpre territoire et lourd est le tribut que payent toujours ceux qui s’aventurent à l’oublier.

    Qu’il est loin le clic dérisoire d’une souris que l’on active, ici la mort n’a rien d’une virtuelle randonnée, lorsque les colonnes des guides s’élancent vers leurs missions alpines, la Faucheuse guette les moindre faux-pas des cordées. A toi, chamoniard prêt à te battre sans relâche et à tes compagnons aux corps et aux coeurs blessés, à vous Amis, ces quelques mots ont la douloureuse tâche d’esquisser un geste pour vous consoler.

    KroniK
    Genève, 11 février 1999

  • Ce fut un long sommeil, Monsieur !

    Sommeil ? Mon Flavius, je ne sais. Mais une belle sieste, comme chez nous dans le Sud, du solstice d’été jusqu’à ces douces nuits qui fleurent bon l’automne, lorsque l’équinoxe rieur gonfle les océans, que les premières fraîcheurs des rosées matinales dégourdissent nos membres ensommeillés, dormant, paresse sublimée, lovés sous des charmilles, pergolas de plaisirs.

    Peut-être ai-je rêvé, assoupi malgré moi. J’ai vu d’étranges images défiler doucement devant mes yeux mi-clos. J’ai dansé en chantant avec un Arlequin fou qui sentait la sueur, les raisins et le vin et qui virevoltait entouré d’animaux, comme sortis d’un songe, dans les jardins d’Orphée. Grisé par son pouvoir de nouveau roi des fêtes, il charmait les bergères, troussait les vendangeuses, avant que de tomber follement amoureux, sous son charme olympien, de la noble Céres, déesse de l’été.

    J’ai vu aussi deux astres s’enlacer sous mes yeux. La reine de la nuit invitée sur le char du maître des lumières n’hésitant pas, la folle, à lui voiler la face, arrogante passion ou péché planétaire de lèse-majesté ?

    J’ai poursuivi ma tâche, avec assiduité, malgré ce grand sommeil, construisant une ville dans le coeur de la ville, attendant, essoufflé, que viennent les dimanches, mais il n’y en avait pas, du moins pas cet été . Ce sont des cathédrales qui surgissent aujourd’hui du néant de la terre et de l’esprit des hommes. Demain cette cité aux multiples facettes s’animera d’un coup et le mirage flou prendra mille couleurs. Enfants émerveillés, nous lèverons les yeux vers ces feux d’artifice, nous demandant soudain : « Sommes nous éveillés ? ».

    KroniK
    Genève, 23 septembre 1999

  • Pourquoi ces yeux courroucés, Monsieur ?

    Tu le sais bien, perfide Flavius. C’est ma réponse à ton propre regard, plein de reproches… Je sais, je sais, j’ai failli et n’ai pas écrit pendant plusieurs semaines alors qu’anxieusement tu attendais des nouvelles de ce siècle qui s’en va. Pour me faire pardonner, laisse-moi t’offrir ce trio de sensations enlacées, par delà les semaines, par-delà les océans aussi.

    Avant-hier j’étais dans l’arène du stade, poussant, jurant, soufflant, mercenaire glorieux courant à la conquête d’un bouclier de légende. L’ovale s’envolait par dessus les défenses et puis de main en main, porté par les ahans de quinze corps mélés, s’arrachant pour un pas, un pas vers la victoire, de l’imbroglio humain, mâles muscles tendus, bestiaux enchevétrés.

    Hier elle était là, couchée à mon côté, comme une offrande douce, le repos du guerrier. Sa chevelure blonde glissait sur le rivage, sourire d’ingénue jouant avec la brise et les senteurs marines. Le soleil s’arrachait, paresse matinale, en s’élevant à l’est, trouble géométrie, au-dessus de la baie, fleur d’azur, d’opaline. Des artistes manchots s’envolaient poursuivant une sphère fantasque et la ferveur enflait lorsque le cuir bruissait, lové dans les filets.

    Aujourd’hui au soleil, une poussière ocrée saupoudre la blancheur immaculée des maillots. Deux funambules chauves -- ou bien sont-ils tondus ? -- fleurettistes, sabreurs, fendent l’air de leurs armes se renvoyant sans cesse une boule dorée. Mille amateurs friands de joutes élégantes tordent à l’unisson leurs longs cous emmanchés de panamas rieurs. Une ola s’ébauche et tourne et tourne encore, un combattant soupire, il ne sait pas surfer la vague bon enfant.

    Ce jour là l’Ovalie communiait dans la fête, cortège bigarré de rubipèdes hilares colorant tout de rose les artères bruyantes de notre capitale. Toulouse triomphait, portefaix âpre et fier de notre grand sud-ouest. Rio de Janeiro, enfin Copacabana et sa langue divine de sable mordoré me surprirent ensuite, soupirant énivré du lever du soleil. Ce soir Roland Garros et son stade mythique couronnent un vieux Yankee, un kid de Las Vegas qui vient de terrasser un slave transcendé par les dieux de l’amour.

    Que reste-t-il à faire, si ce n’est de choisir ?

    Dois-je m’arc-bouter avec mes compagnons et peiner avec eux, campé sur mes crampons, pour conquérir toujours, avancer ou périr dans la boue des grands stades ? Dois-je courir, sauter, volleyer ou bondir, funambule des courts, me ruer au filet brandissant ma raquette, claquer un coup rageur, lifter avec douceur ? Ou dois-je m’étirer, tel un chat fainéant, profitant du soleil au bord de l’Atlantique sur une plage d’or de latine Amérique ?

    J’hésite encore… Conseille-moi, brave Flavius.

    KroniK
    Paris, 27 mai 1999
    Rio de Janeiro, 3 juin 1999
    Paris, 10 juin 1999

  • Ce siècle s’en va-t-il vraiment, Monsieur ?

    Vois-tu parfois j’en doute, lorsqu’un verre à la main j’observe la nature au détour d’un chemin. C’est une vieille vigne, plusieurs fois centenaire, sur un sol rocailleux venu du fond des âges qui donne l’élixir que je je déguste ici. Les gestes mille fois ont été répétés, enseignés aux ainés, mimés par les puînés, repris par les cadets. Et quand le benjamin sur le cep s’agenouille, sécateur à la main et tranche sans frémir, éclairant les sarments, ce sont les mêmes gestes et c’est la même foi qui guide lame et tranchant comme celle qui jadis conduisait son grand-père ou bien son bisaïeul, son trisaïeul peut-être.

    Certes le temps s’écoule et nos parents vieillissent. Et les traits de nos mies cèlent une ou deux rides, entre lèvres et fossettes. Mais observe la nature qui immuablement sait retrouver l’hiver un long sommeil paisible puis soudain s’enflammer, lorsque l’avril soupire et le mai sait sourire, pour retrouver l’éclat qu’elle avait l’an passé. Eternel retour des soupirs du printemps.

    Va et vient inexorable, comme vagues, ressac et marée sur l’estran.

    Mais le temps passe bien, je le sais mon Flavius. Et le siècle s’en va.

    Seule la poésie de ce vieux limonaire, orgue de Barberi jetée aux barbaresques, porte en elle à jamais, gravée dans ses cartons, fragiles dépliants, la nostalgie flûtée des musiques d’antan, des mélodies feutrées, douce mélancolie de jeunesses enfuies au tournant des années.

    KroniK
    Genève, 20 mai 1999

  • Quelle est cette comptine, Monsieur ?

    Un saxo, deux guitares et voilà un trio qui sait se mettre en quatre, servant une chanteuse au sang et voix mélés de terres africaines et de francique Europe. Cinq dessins bigarrés par les enfants du quartier. Six contes -- trois indiens, deux indous, un persan portés par une odalisque tout de rouge drapée. Sept affiches glanées dans des travées grouillantes à la Foire du livre. Et huit lithographies, Miró, Dali, qui d’autre ? Peut-être Picasso, ma mémoire défaille. Neuf chaises, quelques meubles, étagères à cent sous. Soixante-quatre cases courant sur l’échiquier et le roi, qui est-il ?

    Vingt-sept mètres carrés au service d’un rêve, entre Saint-Jean et lac, entre âmes et culture. Enfin deux-cent-six livres de Borges à Lorca, de Butor jusqu’à Vian, supports d’une utopie, prétextes à mille émois, substantifique moelle de la communication. Lundi soirée à thème, mardi nuit de débats, nous jouerons aux échecs si Dieu veut le jeudi. Bien souvent le dimanche nous surprendra hagards, saoulés par la musique jusqu’au bout de la nuit, ferveur des samedis. Et le roi où est-il ?

    Il est là devant nous, son rêve dans les yeux, ses livres à la main. Quand un homme aujourd’hui se lance à l’aventure et harangue le ciel, réclame la culture comme tissu social, nos yeux s’embuent charmés, le message est passé. Mais que fait donc cet homme de tous ses mercredis, de tous ses samedis ? Il rentre à la maison et prend soin de sa reine, oui celle par laquelle, sa vision de gamin, ce soir s’est accomplie.

    Pêcheur de poésie nichée au centre-ville Je t’offre ce quatrain d’alexandrins fébriles Même si mon soutien n’est qu’une aide futile Pour ta cuaderna vía je veux faire œuvre utile.

    Chemineau de ce siècle, si tu passes à Genève porté par la culture, va et pousse la porte de cet endroit tranquille, échoppe de libraire nommée Cuaderna Vía.

    KroniK
    Genève, 13 mai 1999

  • Cette photo représente bien une île, n’est-ce pas Monsieur ?

    Cette photo représente bien une île, n’est-ce pas Monsieur ?

    C’est ce qu’y lisent la plupart de hommes, boussole en main, Flavius, mais pour ma part, plus même que voir je perçois là un pont, une passerelle, un lien ténu mais robuste entre deux âges, de l’esclavage à la liberté, de la monoculture - sucrière, vois cette immense mer de canne - à la diversité culturelle, d’une ère pré-industrielle terne, unicolore et aux allures presque féodales à une société de l’information et de la pensée tournée vers l’avenir, l’humanisme aussi. Car mes outils ne sont pas alignés sur les rhumbs de la rose des vents traditionnelle mais plutôt sur l’arrogante indépendance des coqs qui ornent les girouettes de mon pays natal ! Mais ne bois pas mes paroles comme tu le ferais du vin aux bacchanales, Flavius, je ne suis ni un prophète ni un prédicateur.

    Ce caillou perdu est un joyau corallien jaspé posé sur l’Indien.

    Ici, point des paysages embus de quelque triste plaine posée sur la pointe Finisterre noyée de crachin. Ici, à la croisée des vents et des routes maritimes, tout est à la philosophie nostalgique de ceux qui ont pour commun bagage des siècles d’histoire, de luttes messianiques et de flots saccadés d’envahisseurs risquant leurs vies -- au service d’idées pensaient les malheureux -- alors qu’ils n’étaient que de serviles bras armés bernés au profit de vils intérêts marchands.

    Ecoute le sable côtier glisser sous ton pas léger et crisser entre les cordes tressées de tes sandales et remonte avec moi vers le nord-est. Quittons Port-Louis pour rejoindre Grand-Baie. Avant de l’atteindre, tourne-toi vers l’ouest à la Pointe des canonniers et laisse les embruns mascareignes, portés par les alizés depuis l’île Bourbon hâler ton visage et le couvrir de fleur de sel. Fuyant les Malheureux, rêvons à ces trésors alourdissant les panses repues des galions et des boutres qui vinrent au mouillage entre Ambre et Poudre d’or, à l’abri du Rempart.

    Nous avons bien marché. Allons au Trou d’Eau douce, il faut nous abreuver, mais fuyons l’Ile au Diable qui nous guette sournois. Vois-tu au loin là-bas ? Non, car c’est impossible. Tu pourrais peut-être apercevoir Rodrigues qui s’endors déjà, grand cercle de corail. Il nous faut retourner déjà, filons vers Curepipe, la mare aux Vacoas, enfin les Quatre-Bornes, à la croisée des voies, à la croisée des temps. Derrière nous, l’Ile de France, chèrement conquise par un noble stadhouder, Prince d’Orange, maître de Nassau, deux siècles d’histoire au service des voyageurs, des conquérants.

    Et devant nous, Maurice, culture aux multiples facettes, riche de son insolente jeunesse et de ses indiennes et africaines ambitions. Et cent siècles d’espoir au nom de l’intelligence et de la vision des hommes qui partagent un élixir que Bacchus n’aurait pas renié : le sang mauritien.

    Vois-tu, Flavius, je ne t’ai pas menti, car c’est bien plus qu’une île, Maurice est un grand pays.

    KroniK
    Port-Louis, 6 mai 1999

  • Ne seriez-vous donc vous-même jamais content, Monsieur ?

    Je comprends fort bien cette allusion, Flavius, et force est de reconnaître que tu as raison, en ce jour, de rappeler ces hauts faits à notre mémoire ! J’y étais, vois-tu Flavius, par la vertu créative de notre imaginaire poétique.

    J’y suis donc, j’entre furtivement dans l’atelier. Camille est là, ours blessé tournant dans son antre, déchirant l’air de ses griffes acérées au moindre souffle indiquant une présence, d’ores et déjà présumée hostile. Il fulmine, noir de colère, en ce jour pluvieux peu propice aux exploits, maudissant encore les juges qui ne lui ont pas donné raison il y a quelques jours alors que lui savait que le mariage des forces de la nature et de l’esprit humain avait bien été consommé. N’en avait-il pas senti les vibrations chaotiques au plus profond de son être ?

    Il balaie cet échec d’un mouvement de tête et se concentre à nouveau sur l’essentiel : l’épreuve d’aujourd’hui. Un instant abattu, Camille redevient conquérant, s’abreuve à la fontaine de sa vision, étanchant avec peine sa soif de progrès. Il se redresse, scrute au loin, gazelle filant vers l’horizon, l’image de son bolide poursuivant avec enthousiasme sa course vers un siècle de lumière, triomphe des millions de lucioles électriques qui illuminent ses rêves, la nuit.

    Puis il se remet au travail avec ardeur, pestant contre cette Jamais Contente qui refuse obstinément de répondre à ses désirs. Surtout, ne pas s’emporter, garder le contrôle, la tête froide et vérifier un à un chaque élément, ne rien laisser au hasard en cette heure cruciale. La moindre pièce doit s’intégrer, en parfaite harmonie, dans la mécanique de l’ensemble. Le spectacle doit être total et à la réussite doit s’associer l’élégance.

    Il est enfin prêt, enfourche sa monture d’acier, d’acide et de plomb. Nous sommes le 29 avril 1899 et Camille Jenatzy, au volant de La Jamais Contente, sa voiture électrique, franchit pour la première fois la barre mythique des cent kilomètres à l’heure, des années avant que le moteur à explosion ne permette un tel résultat. Laissons-le à son plaisir. Descendant de sa torpille terrestre, fébrile, trempé, il se précipite vers les juges : 105,879 km/h ! La démonstration est claire, le monde va entrer dans l’ère de l’électricité.

    Qu’en est-il vraiment, cent ans plus tard ?

    KroniK
    Achères, 28 avril 1899

  • Vous semblez plein de ferveur, Monsieur !

    En ces jours gris de pluie battante le soleil un instant a percé, déchirant de son makila ferré les brumes sombres de la cité. Depuis le lac j’ai aperçu dans la lumière cinq globes fous qui s’élançaient en un éclair vers l’astre roi. Mais très bientôt l’ondée reprit et la furtive apparition fut engloutie, clarté brisée.

    J’ai arpenté la Vieille Ville, du Bourg-de-Four à Chausse-Coq, des Chaudronniers à Saint-Antoine à la recherche des hampes d’or. Chou blanc. Point n’ai trouvé. Et pluie de courir l’asphalte et ruelles encore de s’assombrir, coupe-gorge béants guettant le manant égaré, proie facile pour marauds mal intentionnés.

    Mais ce matin le lac miroite de nouveau et mille feux, couleurs mêlées d’une palette azurine, inondent d’une douce bleuité l’architecture des Allobroges. Des tonalités de cobalt, ultramarines ou d’outremer sont apparues soudain visibles, cinq doublons d’or, les sphères mordorées. Cachée du chaos citadin dans une encoignure discrète j’ai enfin découvert, arrachée à la pénombre, cette église russe qui aime tant à capter des traits de feu pour en tisser des offrandes à la gloire de ses saints.

    Mais mon cher Flavius l’heure tourne et je t’en dirai plus demain.

    KroniK
    Genève, 22 avril 1999

  • Oseriez-vous un haïkaï, Monsieur ?

    En septembre advenue
    Au printemps disparue
    Tantôt et ores pleurée
    Je l'aimais

    KroniK
    Genève, 15 avril 1999

  • Quelque anecdote de vos vacances, Monsieur ?

    Vois-tu mon cher Flavius, je me suis envolé pour les Pâques fleuries vers des rives nouvelles, en cette époque pieuse ou la ferveur s’empare des croyants, des fidèles, des mécréants parfois. J’avais gravées en moi des souvenirs d’icônes dressées sur de lourds chars transportés à dos d’hommes dans les rues enfiévrées de l’Espagne chrétienne. Sais-tu quel fut l’émoi que créa la Madone me souriant un soir, moi haut comme trois pommes, un vrai petit français de tradition païenne ?

    C’est donc plein de ferveur que le jour des Rameaux, j’abordai l’Amérique, c’était là ma retraite, voyage initiatique, un chemin de prière, expérience mystique. Je savais ce pays austère et puritain, ses valeurs établies, gravées dans les grimoires, ysopets, apocryphes et la route tracée vers une communion qui saurait me conduire vers un élan mystique.

    Mais là-bas les cortèges, les icônes aussi ne ressemblent en rien au monuments baroques que j’avais vu fleurir dans le sud de l’Europe ! J’ai vu leurs processions, lumières chamarrées sous le ciel de Floride. Dans le soleil du soir, quand l’air est moins torride, des chars multicolores se glissent dans la foule. Les ouailles enfiévrées acclament leurs idoles et hurlent dans l’espoir d’obtenir quelque obole.

    Horreur, stupéfaction, leurs dieux sont zoomorphes ! Souris, canards, renards, écureuils, chiens ou lions, biches, loups ou fourmis, éléphants ou dragons. Ces dieux portent des noms que chez nous on ignore : Mickey, Minnie, Donald, Pluto, que sais-je encore ? Hollywood est le nom de leur terre promise et un certain Disney officie dans l’église.

    Je crains fort que leur foi, à l’image des feux qui embrasent la nuit les lacs de DisneyWorld, ne soit que d’artifice.

    KroniK
    Orlando, 8 avril 1999

  • Vous semblez courroucé, Monsieur…

    J’ai suivi les conseils des penseurs de ce monde et me suis engagé sur les voies numériques, images téléchargées, madones ou Jocondes et séquences cryptées d’énivrantes musiques. J’échange des courriers qui voguent à tous vents, foehn, simoun, tramontane, khamsin ou harmattan, j’édite des messages qui filent sur le net, défiant la gravité, de Biarritz à Phuket, ma poésie s’envole en deux femtosecondes, en un éclair binaire scintillement d’une onde.

    L’accès à l’information se fait par autoroute, nous suivons ses canaux sans un iota de doute, cliquant sur une icône, aussitôt orientés. La lumière nous guide, nous l’avons maîtrisée, le temps est notre allié, il est apprivoisé. Un seul clignement d’oeil voilà un gigabit qui flashe nos écrans, une souris pointée et c’est l’encyclopédie qui déferle soudain. Dans notre cybermonde les grands navigateurs voyagent sans contrainte, sans souci et sans heurts.

    J’ai quitté mon confort optoélectronique retrouvant ma voiture garée sous un portique. Elle est ma liberté, ma force, mon prestige, si vous vous approchez, mon regard vous fustige. Sous son cheval cabré la puissance ronronne et je vais me griser le long des quais du Rhône!

    Peine perdue…

    Un cycliste sourit alors qu’il me dépasse car me narguer ainsi bien sûr cela délasse. Où sont octets et bits véloces messagers alors qu’ici je peste sur ce trafic bloqué? Engorgée jusqu’au bec, Genève se lamente, les voitures s’essoufflent dans une valse lente. Depuis l’aéroport jusqu’au coeur de la ville, klaxons, moteurs stridents grondant au diapason, la ville de Calvin acclame à l’unisson le soixante-neuvième salon des fées automobiles.

    Les internautes n’avaient pas tort, j’installerai demain un ordinateur de bord…

    KroniK
    Genève, 18 mars 1999

  • Est-ce là votre kimono de judoka, Monsieur ?

    Oui, brave et fidèle, et si tu t’étonnes ne le dit point. Je me recueille en cet instant. L’heure est au vent, et au silence, à l’unisson et à l’errance.

    Ce ruban, toile colorée que j’ai l’honneur ici de porter en guise d’obi japonais avec une modeste fierté n’est que mon humble contribution à l’hommage que ce soir nous rendons à celle pour laquelle en communion tous ensemble, unis, nous prions.

    Flavius, comprends-tu le message de cette ceinture de sage ? Blanc, jaune, vert, bleu, marron, noir, ce sont les couleurs de l’espoir. Chaque degré un jour franchi le disciple lentement conduit sur les chemins de la sagesse : ju – do, la voie de la sagesse. Et ces degrés, marches subtiles, portent un nom que tu connais. De concert nous le murmuront pour une toute autre raison regards tournés vers sa maison : kyu.

    L’art oriental est fait d’estampes, de temples d’or en bambous noirs, encres de Chine, calligraphies, haikus et nôs. Sais-tu comment dans la légende ces derniers furent composés ? Un nô c’est une pyramide : trois âges, trois vies, trois passions. Jo, ha et kyu on les dénomme. Jo l’émotion, ha la rupture, kyu la puissance. Jo-ha-kyu. Jo-ha-kyu. Joie kyu.

    Et ce mal venu du zodiaque voudrait happer notre amie ? Elle est sagesse, elle est puissance, l’Orient l’affirme avec confiance. Elle est la joie, l’érudition, donne l’amour à profusion. Recule, mal, tu ne peux rien, nous sommes là sur ton chemin.

    Sa chevelure feu d’artifice berce nos sourires complices et philosophes, poètes, savants en coeur avons relevé le gant : la maladie n’ira pas de l’avant car notre amour progresse triomphant. Georges, Elisa, Nelson et d’autres, Isabel, Thor et les enfants le clament haut avec ces mots d’aujourd’hui et d’avant : reviens bientôt, nous t’aimons tant.

    KroniK
    Genève, 4 mars 1999

  • Que grignotez-vous là, Monsieur ?

    Il est de ces personnages qui fleurissent la ville, subtiles touches de couleur qui donnent à certains squares leur âme, à de clandestines ruelles leur saveur ou à ce vieux pont cette odeur si particulière qui jusqu’au bout de notre âge nous accompagnera, explorera les chemins de notre mémoire et projettera sur l’écran de notre regard mouillé toutes les images du film de nos souvenirs.

    J’ai précisément ce matin rencontré l’un de ces personnages, planté devant la gare de Cornavin, en cet endroit grouillant de vie, au noeud du trafic des transports publics genevois, campant son activité mercantile sur le trottoir noir de monde du départ principal des autobus de la ville.

    Vêtu d’une combinaison de travail bleu pétrole, trouée ça et là par un incandescent et capricieux tison, mon compagnon de rêverie portait également des gants de jardinier, curieux accessoires à première vue mais qui s’avéraient indispensables et sûrs lorsqu’un client de passage venait à s’approcher de son échoppe et à commander ses brûlantes friandises.

    Car le marchand bleu vêtu vendait des marrons chauds.

    Mais oui, bien sûr, vous vous en souvenez parfaitement maintenant. Cette odeur du passé. Cette odeur qui vous fait toujours tourner la tête, lorsque vous entrez dans cette rue marchande, mais d’où vient-elle donc ?

    De la fête du village de votre enfance et des soirées foraines de labyrinthe en grande roue, d’autos tamponneuses en tir aux ballons, de premières étreintes sous le chapiteau du bal public en baisers furtifs derrière un carrousel bariolé. Ce sont les doigts que l’on se brûle à trop vouloir se précipiter, c’est le papier journal qui se froisse victime de nos mains trop pressées, ce sont ces lèvres grasses, gourmandise certes mais bien petit péché vite pardonné.

    Ce sont encore les rires qui fusent, les regards qui se croisent enfin, puis subrepticement les corps qui se frôlent, promesses d’étreintes passionnées.

    Elle avait la poitrine blanche, il était fort maladroit mais lorsque venait le dimanche, l’heure était à l’émoi.

    KroniK
    Genève, 11 mars 1999